À l’invitation de Jean-Marc Dalpé, Rhizome et le Théâtre Niveau parking ont rassemblé un groupe hétéroclite d’artistes afin qu’ils revisitent l’œuvre de Jack Kerouac, les artistes cherchant à mettre leurs œuvres respectives en relation à celle de Kerouac, le tout rassemblé dans un récit retraçant le contexte historique de la francophonie américaine. Dans une mise en scène de Simon Dumas et Hugues Frenette, ce cabaret a réuni les artistes Carol-Ann Belzil-Normand, Simon Brown, Stéphane Caron, Emilie Clepper, Jean-Marc-Dalpé, Carolanne Foucher, Charles Fournier, Erika Hagen-Veilleux et Gabriel Samson I. Soulignons aussi l’apport à ce spectacle de David B. Ricard, Julie Lévesque, Marie-Pascale Chevarie, François Leclerc, Anthony Ferrey, Geneviève Allard et Guillaume Martel Lasalle.

Le spectacle a été présenté les 2, 3 et 4 juin 2023 à la Charpente des fauves dans le cadre de la programmation du Carrefour international de théâtre de Québec et le 5 septembre 2024 en formule cabaret à la Maison natale de Louis-Fréchette.

Depuis 2012, Rhizome publie des textes inédits écrits spécifiquement pour l’une ou l’autre de ses productions. À chaque livre correspond une démarche singulière de création interdisciplinaire.

Dans une mise en contexte de :

Simon Dumas

Le contexte

Un texte de Simon Dumas

Lui, c’est Richard Bourque. Un Acadien de la Nouvelle-Écosse, né dans un village du Cap-Breton nommé Rivière-Bourgeois. Son père était Irlandais, il s’appelait Burke. C’est le curé qui a changé le nom du petit Richard en remplissant son baptistaire. La femme à ses côtés est Lise Lefebvre. Elle vient de Sherbrooke. Elle et lui sont les grands-parents de Julia Caron, avec qui j’ai le bonheur de partager ma vie. Ils se sont rencontrés à Petawawa, sur le bord de la rivière qui sépare le Québec de l’Ontario. Ils ont eu onze enfants qui sont tous unilingues anglophones. Lucy Bourque, ma belle-mère, ne parle pas français. Julia a demandé à ses grands-parents pourquoi ils n’avaient pas appris le français à leurs onze enfants.

Lucy, ma belle-mère, a marié un Québécois unilingue francophone qu’elle a rencontré, elle aussi, à Petawawa. Elle a eu trois enfants, des filles, plutôt bilingues, mais quand même plus anglophones. L’une d’elles a marié un Québécois, moi. Elle est venue vivre à Québec. Marguerite, notre fille, est bilingue, mais surtout francophone. 

Là où je veux en venir, c’est que c’est ça la francophonie américaine, c’est cette fluidité-là. Parmi les auteurs de ce texte – écrit, je le rappelle, pour la production La méthode Kerouac, croyances et techniques pour une prose moderne –, il y en a trois chez qui cette fluidité est remarquable : Jean-Marc Dalpé, Sudburois d’adoption exilé, un des instigateurs de ce projet; Érika Hagen-Veilleux, dont la famille faisait partie de la diaspora anglophone de Tewkesbury, un village situé à quelques kilomètres au nord de Québec; et Emilie Clepper, Québécoise et Texane – c’est son père qui est Texan. Emilie a de la famille là-bas. Une vie presque. Ces trois-là sont nés les fesses entre les deux chaises des langues officielles.

Ces trois artistes – tout comme le reste de la bande – sont tous de ce côté-ci de la frontière canado-américaine. Mais la francophonie de ce continent, c’est pas juste le Québec, c’est toute l’Amérique. Kerouac était un Américain au sens continental du terme, il l’était profondément. Malgré ça, il s’est toujours dit Canadien français. Quand on lui demandait quelle était sa langue maternelle, il répondait :

Pourtant, comme le fait remarquer Fernand Séguin, l’animateur du Sel de la semaine – une émission de Radio-Canada à laquelle Kerouac a accordé une interview en 67 –, Kerouac, pour ceux qui sont restés au Québec en tout cas, demeure un Franco-Américain.

On refuse à Kerouac le titre de Canadien… mais ça empêche pas Jean-Marc Dalpé de faire remarquer que quand il entend Jack parler français, c’est la manière et l’accent des Franco-Ontariens qu’il entend. Il a dit, je paraphrase : 

« Criss, c’est notre français à nous autres ça, les Franco-Ontariens! »

Kerouac était donc un Franco-Américain de parents québécois. Ça ressemble à quoi aujourd’hui un Franco-Américain? En faisant mes recherches pour préparer cette conférence, j’en ai rencontré un. J’étais curieux de connaître son histoire.

Lui, il s’appelle David Vermette, un Franco-Américain qui ne parle pas français. C’est Julia qui m’a envoyé un tweet de lui. C’est grâce à elle si je suis tombé sur son essai A Distinct Alien Race, The Untold Story of Franco-Americans. 

Le lecteur avisé se demande sans doute où je veux en venir. Pourquoi je vous parle de tout ça? Je cherche une réponse à cette question que nous, les artistes rassemblés autour de ce projet, on s’est posée dès le départ : pourquoi s’intéresser à Jack aujourd’hui? 

Jean-Marc nous a raconté que l’idée de ce projet est venue pendant une conversation de bar entre lui et Guillaume Martel LaSalle, son acolyte. Autour d’une bière, ils se sont dit que les traductions franco-françaises des œuvres du grand Jack reflètent mal l’américanité de sa langue. 

Mais l’américanité de la langue de Kerouac, c’est aussi la nôtre! Et donc, cette constatation de départ : « Kerouac est mal traduit » devient une porte qui s’ouvre sur nos liens à nous, francophones nord-américains, avec la langue de Kerouac. 

C’est ce que ce texte à plusieurs mains tente d’explorer. S’il est sous vos yeux aujourd’hui, c’est parce que Jean-Marc nous a rassemblés autour de l’œuvre de Kerouac pour qu’on se la réapproprie. Je lui ai demandé qui était, pour lui, le père de la Beat Generation :

Kerouac est un écrivain américain de la Beat Generation surtout connu pour son roman On the Road.

Mais, pour moi, il est surtout un First Generation Born American.

Ses parents viennent du Bas-du-Fleuve, et comme près d’un million de Canadiens français et d’Acadiens, entre 1865 et 1930, ils émigrent vers les États-Unis pour travailler dans les usines et les manufactures de la Nouvelle‑Angleterre. À l’époque, la culture dominante WASP (White Anglo-Saxon Protestant) les considère comme une race inférieure – on les traite de Chinese of the East parce que, comme les migrants chinois dans l’Ouest, ils sont exploités comme cheap labour. Je me sers du mot « race » parce que c’est comme ça qu’on en parle à l’époque dans cette Amérique du Nord obsédée par ses fantasmes de pureté du sang…

 … à une époque où le Ku Klux Klan brûlait des croix devant les maisons des descendants d’esclaves du Sud, mais aussi parfois devant des synagogues du Nord, et des écoles des Canucks en Nouvelle-Angleterre.

Ou en Acadie. Ou au Manitoba. Ou en Ontario.

Pour moi, Kerouac, c’t’un membre de la famille…

Euh… mais un membre souvent malcommode de la famille.

 

Gérard, Lowell et le « Canada d’en bas »

Trois-skis

Un poème d’Érika Hagen-Veilleux

Jack est là 

son frère est là 

deux kids en bicyque

mon frère est là 

mon autre frère est là 

3 ans et demi 

entre lui pis moi 

moi pis lui

pain multigrain

pain multigrain 

jambon forêt-noire 

on se pitche en bas du set de balançoires

on a un abonnement mensuel

au fun 

au virage de chevilles 

à PBS kids in the morning 

mon oncle nous envoie des cassettes par la poste avec des émissions de Zoboomafoo enregistrées all the way from Lake Louise Alberta

mon frère un 

mon frère deux 

moi la seule sœur entre eux 

jack 

pis son frère 

là-bas à Lowell 

deux kids qui pédalent

sur un bicyque qui existe même pas 

je les imagine se connaître

se prendre dans leurs bras 

je veux pas penser à ça 

penser 

à mes frères 

fantômes 

au message téléphonique à 

l’annonce que notre trois-skis 

a perdu 

un de ses skis 

ce jour-là 

je vais devenir  

le trou dans une poche de manteau 

je serai pu capable de rien contenir 

je vais échapper 

toutes mes clés 

mes cennes 

mes factures 

Jack pis Gérard 

sur une machine à pédaler

qui rient aux éclats 

mes frères qui rient aux éclats 

on nous reconnaît 

souvent 

par nos yeux de famille 

nos yeux 

qui tombent 

en bas des chaises 

qui finissent pus 

de débouler les escaliers

selon Facebook 

on est les seuls  

Hagen-Veilleux  

à exister 

on a presque le même nom 

que la crème glacée 

pas pour vrai scandinave qui a rajouté 

un tréma parce que c’est cute

we share parents 

a name 

and memories that are different

yet the same

we are too loud 

too quiet 

with heads built like mazes 

we are lost and found 

in them

on a daily basis 

we think too much 

don’t drink enough water 

we wonder at the same things 

sometimes 

we disagree 

Jack pis son frère

never had the chance to disagree 

 

 

 

on écrit ce texte

on parle de langage 

de traduction la mauvaise traduction 

de l’original

mais l’original est pas dans la pièce 

l’original est mort et il nous reste pas grand-chose 

sauf nos impressions d’une personne 

qu’on invente et qu’on manipule selon nos envies

je pense à la mère de Jack 

c’est facile on pense toujours aux mères 

des grands auteurs sans s’attarder à leur personne 

on dit « cette femme est la mère d’un artiste », 

mais sa mère his mom sa mémère 

she was maybe full of sadness 

elle avait probablement le dos penché par la vie 

I think of his mom and her tenderness maybe she was a poet too 

apparemment elle était drôle peut-être elle avait beaucoup d’humour peut-être c’était le genre de personne à rire dans face de ce qui fait mal.

 

L’image publique de Kerouac me gosse. L’adulation qu’on réserve aux grands auteurs me gosse, mais quand je lis ses mots, je me rappelle que c’est une personne avant d’être le résultat de nos fantasmes. Peut-être j’ai pas envie de traduire Kerouac, mais plus de voir ce qu’il génère en nous maintenant. I can’t translate Kerouac I can only think of what it means to try to translate Kerouac. J’ai l’impression qu’ici on a réfléchi plus que crever l’abcès, pense pas qu’on a réussi, mais c’était pas ça le but.

 

Le meilleur boute du projet c’est quand on jouait à traduire sans vouloir faire de show. C’était ça qui était le plus proche des Beats parce qu’on se câlissait de ce qui arriverait à la fin. 

 

J’essaie de trouver le lion dans ma bouche, le lion l’audace the freedom. 

Quand je lis Kerouac, j’accroche toujours sur son frère, pas sur la route ni le sexe ni l’alcool. Son frère, sa mère penchée par en avant qui regarde Jack à travers des lunettes de fantômes. 

 

On a quelque chose en commun – pas grand-chose peut-être, mais quelque chose en commun. Jack serait qui si son frère était pas rentré dans le mur, moi je serais qui si j’étais pas la sœur de mes frères. Le frère à Jack, peut-être c’était l’ingrédient manquant au bonheur. On le saura jamais, mais au final c’est pas grave parce sa vie c’est une vie comme les autres, c’est juste que lui, on a accès à ses archives.

 

Le contexte (suite)

Jack Kerouac avait un frère. Gérard. C’était son grand frère. Il avait presque six ans quand Jean-Louis est né. 

Oui, le véritable prénom de Jack, c’est Jean-Louis. 

Sa mère, Gabrielle-Ange, toute sa vie, elle va l’appeler Ti-Jean. C’est même inscrit sur sa pierre tombale : « Ti-Jean » Jack Kerouac. Peut-être qu’elle n’a jamais lâché le « Ti » parce qu’au fond, Jack est toujours resté « le petit frère ». Peut-être aussi que – pour tous les deux d’ailleurs – c’était une façon de faire en sorte que jamais Gérard ne disparaisse complètement.

Cette perte que Jack vit, ça va nous donner le livre Visions of Gerard. Mais aussi plein d’autres. En fait, c’est fondamental dans une bonne partie de son œuvre. Sauf, peut-être, On the Road… 

Gérard a six ans quand Jack naît et Jack a quatre ans quand Gérard meurt. 

La mort de Gérard, le Ti-Jean, ça le marque profondément. Surtout qu’il y a comme une aura de sainteté autour de son frère. Il en parle dans Visions of Gerard, bien sûr, mais aussi dans Docteur Sax :

I saw my brother in a satin coffin, he was nine, he lay with the stillness and the face of my former wife in her sleep, accomplished, regretted—the coffin streaks, spiders join his hand below—he’d lay in the sun of worms looking for the lambs of the sky—he’d gook a ghost no more in those shroudy halls of sand incarnate dirt behung in drapes of grain by level deep doop dung—what a thing to gape at– AND THROUGH ROTTING SATIN.

Jean-Marc Dalpé traduit :

J’ai vu mon ti-frère dans son cercueil couché su’l’satin, neuf ans, sa petite face immobile était comme celle de mon ex-femme quand a’dort, une face de trépassé d’jà finie d’jà lamentée – ah! le cercueil suinte, des araignées montent sur sa main – le v’là couché avec les vers cherchant les agneaux dans le ciel – ferait peur à un fantôme. Sauf non, plus jamais depuis qu’il devient poussière et que sous les averses de grêlons, de la boue, des rideaux de boue dégoulinante pis les gouttes s’accumulent, le v’là rendu motte de belle grosse marde – l’horreur une vraie dégueulasserie et imagine devoir le contempler – À TRAVERS DU SATIN QUI POURRIT.

Jack Kerouac est né à Lowell, dans le Massachusetts, en 1922. Il grandit dans un « Little Canada », un de ces quartiers peuplés de Canadiens français comme il y en a dans beaucoup d’autres villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Jusqu’à l’âge de six ans, Jack ne parle pas un mot d’anglais. Dans son quartier, la messe, l’école, les journaux, l’épicerie… tout se passe en français. Comme pour le grand‑père de David Vermette, né à Biddeford dans le Maine :

Jack, lui, va apprendre l’anglais beaucoup plus tôt dans sa vie, mais, malgré ça, il va garder un accent – le même que celui dont David parle pour son grand-père – jusque dans la vingtaine. Dans beaucoup de ses textes comme dans cet extrait de Docteur Sax, Jack revient en anglais sur des souvenirs qu’il a vécus en français. On revient à cette fluidité dont je parlais.

Une tension se crée entre ses origines et son milieu de vie, une tension qui fait dire à Jack qu’il est « toute mélangé dans sa gum » :

Je suis Canadien-Français, m’nu au-monde a New England. Quand j’fâcher j’sacre souvent en Francais. Quand j’rêve j’rêve souvent en Français. Quand j’brauille, j’brauille toujours en Français; et j’dit : « j’aime pas ca, j’aime pas ca! ». C’est ma vie dans l’monde que j’veu pas. Mais j’lai1.

J’ai jamais eu une langue à moi-même. Le Français patoi jusqu’à 6 ans, et après ca l’anglais des gas du coin. Et après ca, les grosses formes, les grands expressions de poète, philosophe, prophète. Avec toute ça aujourd’hui, « toute mélangé dans ma gum2.

Prenons un peu de recul. 

Bien avant le temps de Jack, Lowell a été une expérience industrielle. Une expérience réussie. Le triomphe des moulins. Et avant de devenir la ville industrielle la plus prospère des États-Unis, Lowell, qui ne s’appelait pas Lowell, faisait partie du territoire des Pawtuckets. 

C’est ça aussi, l’Amérique.

Mais bon, revenons à Lowell.

Avant le premier quart du 19e siècle, les États-Unis étaient complètement dépendants de l’importation pour tout ce qui concerne les produits transformés : la vaisselle, les outils… Les textiles, notamment, venaient des usines du Lancashire en Angleterre. New York et Boston étaient des villes de marchands par où tout transitait. Francis Cabot Lowell, né en 1775, était l’un de ces marchands. Il était de Boston. Les affaires étaient bonnes jusqu’à ce que, en raison des guerres napoléoniennes, les États-Unis imposent un embargo. Plus de produits importés. Les marchands, désœuvrés, ont du temps pour penser. Ça leur donne des idées. La meilleure qu’ils ont eue est celle de produire eux-mêmes leurs biens plutôt que de mettre tous leurs œufs dans le panier de l’importation. Alors qu’est-ce qu’il a fait à ce moment-là le monsieur Lowell? David Vermette nous l’explique :

Lowell est mort en 1817, cinq ans avant la fondation de la ville industrielle à laquelle on donnera son nom. Mais pourquoi avoir choisi cet endroit précis du territoire des Pawtuckets, loin des centres urbains de l’époque? Parce que le fleuve Merrimack qui coule là-bas, puissant, plein de torrents, est le cinquième en importance quant au débit en Nouvelle-Angleterre. C’est ce qui a attiré les associés de Lowell. Mais, à cette époque – on parle de 1822 pour être précis –, les Pawtuckets avaient déjà été décimés, remplacés par des colons travaillant la terre. La compagnie ira d’ailleurs chercher leurs filles pour travailler au coton. Les Lowell Mill Girls. Elles tissaient déjà à la maison, dans les campagnes environnantes, pourquoi n’iraient-elles pas tisser au moulin en attendant de se marier? Elles quittent donc la maison pour aller vivre en groupe dans des baraquements. La compagnie s’occupe de leur éducation religieuse. Elles s’émancipent, mettent sur pied leur propre journal. Le travail est dur, mais comme le moulin a plus besoin d’elles qu’elles ont besoin du moulin, la compagnie s’arrange pour qu’elles y trouvent leur compte : un salaire, une vie sociale, une certaine forme (nouvelle) de liberté. 

Bien sûr, on s’en doute, ça n’a pas duré. C’était un beau rêve, mais dans cette expérience fondatrice de la révolution industrielle américaine, le côté capitaliste connaît un grand succèsl; celui humaniste, beaucoup moins. Très vite, les Lowell Mill Girls deviennent un symbole plus qu’une véritable force de travail. Ce n’est pas pour rien que l’expression « travailler au coton » signifie travailler dur. Dans le cas des moulins de textile, le labeur s’étire de l’aube au coucher du soleil. Voyez cet horaire de travail qui était affiché dans un moulin de Cabot & Pettee :

Machinery will be put in motion at five o’clock in the morning from March twentieth to September twentieth, and all workmen or operatives are required to be in their places ready to commence work at that hour. A half-hour is allowed for breakfast—from half-past six to seven. At twelve o’clock, three-quarters of an hour is allowed for dinner, and at seven o’clock in the evening the day’s labor will end. From September twentieth, during the winter months, to March twentieth, breakfast will be taken before commencing work, and the wheels will be started at early daylight in a clear morning; cloudy or dark mornings artificial light will be used; the dinner hour the same as in summer; the afternoon run will continue until half-past seven in the evening, with the exception that Saturday’s work will end with the daylight3.

Les Lowell Mill Girls n’endureront pas ça. Et puis, l’industrie doit demeurer compétitive, elle a besoin de monde, surtout après la guerre civile, car il n’y a plus personne. Les ouvriers, partis au champ de bataille, se sont dispersés. 

Les usines ont besoin de monde. Il est fini le temps de l’humanisme pastoralo‑industriel. En moins de quarante ans, on passe de l’émancipation des jeunes paysannes du coin à l’aliénation des immigrés. Parce que ça prend du monde, puis pour pas cher. 

Donc, entre 1860 et 1930, près d’un million de Canadiens (français) vont répondre à l’appel et immigrer aux États-Unis, principalement dans le Maine, le Vermont et le Massachusetts. Par rapport à la population de l’époque, c’est près de la moitié de tous les francophones du Canada. La plupart viennent du Québec, mais ils sont de partout : de l’Acadie, de l’Ontario, du Manitoba et de la Saskatchewan. Les Canadiens ont toujours circulé librement des deux côtés de la frontière. Les hommes partaient travailler. L’hiver, ils allaient bûcher dans le Maine ou travailler en usine. Puis, l’été, ils revenaient cultiver leurs terres. Cette situation change à partir de 1865, juste après la guerre civile. À ce moment, des recruteurs arrivent au Québec pour convaincre des familles entières de déménager.

Un effet d’entraînement se met en place : tout le monde finit par avoir un oncle « en bas », un oncle qui vient leur rendre visite une fois de temps en temps pour montrer son bel habit neuf ou encore sa montre à gousset, des articles de luxe cachant bien les bicoques surpeuplées, les égouts qui marchent à moitié, l’eau empoisonnée et la mortalité infantile. Une famille de plus vend tout ce qu’elle possède à l’encan pour monter dans le train et voilà que le gros de la parenté est là-bas. C’est ce qui fait dire au père Kerouac « Que c’est que tu dirais de ça, ma Gabrielle, si on allait rejoindre tout notre monde déjà bien au chaud à Nashua ? »

(Léo-Alcide et Gabrielle-Ange se sont mariés en 1915 à Nashua. Nous ne savons pas quand exactement ils se sont installés à Lowell, une vingtaine de milles plus bas.)

À l’époque du déménagement des Kerouac, ça fait déjà quasiment cent ans que l’industrie du coton transforme les paysages de la Nouvelle-Angleterre. Les bâtiments, les baraquements, les idéaux ont vieilli. La ville est laide, mais le French Quarter, c’est la maison. Et puis, tout le monde ne travaille pas au coton. Il y a des épiciers, des hommes d’affaires, des curés, toutes sortes de métiers, toute sorte de monde dans une petite société française à l’intérieur de la société anglaise. D’ailleurs, le père Kerouac n’est pas allé travailler en usine. Il était imprimeur. Il possédait sa petite imprimerie. Il imprimait en français. 

Pour vivre là-bas, Gabrielle-Ange et lui ont quitté la région du Bas-Saint-Laurent – Léo-Alcide vivait sur une ferme à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup –, quittant leur terre, leur vie de fermiers, pour aller rejoindre « leur monde » dans ce que certains appelaient alors « le Canada d’en bas ». 

Jean-Louis Kerouac est né à Lowell en 1922. Lowell, c’est la maison, pis ça l’est pas en même temps. Les racines sont ailleurs. Ailleurs dans l’espace, mais aussi dans le temps. Il faut se rappeler que, même si Jack est le chantre de la modernité romanesque américaine, ses parents sont nés au 19e siècle, au temps des Anciens Canadiens.

1 Jack Kerouac, « La nuit est ma femme », dans La vie est d’hommage, textes établis et présentés par Jean‑Christophe Cloutier, Montréal, Boréal (coll. « Boréal compact »), 2022, p. 54.

2 La conversation avec la dramaturge Hélène Bacquet a eu lieu lors d’une entrevue réalisée sur Zoom le 5 juin 2025.

3 Tiré de David Vermette, A Distinct Alien Race : The Untold Story of Franco-Americans de David Vermette, Baraboo Press, 2018.

Les Canadiens français

Le contexte (suite)

Qui se souvient des Canadiens français? Du catholicisme exacerbé? De Paul‑Émile Borduas qui perd sa job pour des idées? Des livres à l’index? De l’État québécois qui n’existe à peu près pas, du temps où l’Église faisait rouler la société : les hôpitaux, les écoles… Tous les villages sont construits autour d’une église. Et ce qui cimente ces communautés, c’est pas tant la foi que la dévotion. Une profonde soumission à ce qui sonne comme une devise : né pour un petit pain, né pour souffrir…

 

Poésie pastorale

Un poème d’Érika Hagen-Veilleux

There were 

old women of the block 

who went to church 

every dawn and late afternoon. 

Prayery, 

hands like sandpaper 

dry from

too much scrubbed snot 

off of kids’ faces.

These women had lines 

of bible speak 

written 

inside their bras. 

When somebody died 

they knew it right away 

and hurried to church.

We called them witches 

even if they wouldn’t have wanted the name. 

 

Eux autres

qui riaient trop fort 

pour les hommes et les Américains

qui barouettaient leur chum 

quand l’autre rentrait ivre sur trop de sirop de taverne.

J’en ai connu une

elle mettait 

une p’tite bouteille de gin 

dans sa jupe le dimanche 

devant le prêtre 

qui s’en doutait pas 

pis qui l’appelait 

ma p’tite madame pareil, 

que dieu vous bénisse.

 

All these Germaines 

were the keepers of death 

harpies 

of the village.

The same women 

who decided 

if children were born 

dead or alive 

I swear 

they wouldn’t have owned up to it 

but I knew 

with my leaky eyes 

I could see 

their spellmaking 

even if I didn’t have 

a lot of living to lean on

In my mind

they were larger than god, 

they would have given me 

a slapping 

if they knew 

the back of my brain’s thinking

 

Elles prenaient leur élan 

vers le cimetière 

pour aller casser la croûte

avec les morts,

on niaise pas avec ça 

la mémoire. 

Fallait que je suive les règles  

que je me tienne 

comme du monde 

devant l’bon dieu 

pis ses fantômes. 

Georgiana en particulier 

me donnait des p’tites statues de Marie, 

pis des cartes avec la face à Jésus dessus

Georgiana 

avait son frame de porte

qui cantait un peu sul side 

avec des épaules 

larges 

comme une tête d’épingle, 

je sais pas comment, 

mais l’affaire 

c’est qu’elle se tenait droite pareil. 

 

Georgiana had a daughter 

this lady 

Aline

in my mind she was old 

even before she was born, 

but I know that once she was young 

and probably had a face 

that meant business.

She ate her eggs 

sunny side up in the morning 

that I remember.

Walked me to the church too, 

to make sure 

I wouldn’t grow up 

wicked 

whatever that means.

 

L’hiver 

on glissait sur la glace 

jusqu’à l’église au bout de la rue. 

Comme une grosse slide

jusqu’à la confession.

Je pense pas qu’y avait 

beaucoup de vrai bonheur 

à la messe, 

mais maman arrivait à faire que 

mes oreilles feelaient chaudes 

pareil

elle me donnait 

deux-trois hosties de plus 

quand le curé 

avait les yeux 

perdus dans le vitrail.

 

The thing is,

it was a happy time 

even if 

there wasn’t a lot of joy

going around, 

whatever 

you make of that.

 

Le contexte (suite)

Jack vient au monde dans un microcosme francophone qui se construit et se développe depuis plus de cinquante ans et qui, déjà, est sur son déclin. Si la Nouvelle-Angleterre avait été le berceau de la révolution industrielle américaine, en 1922, les moulins commencent à aller se faire voir ailleurs. De 1930 à 1955, le déclin est constant. Les unes après les autres, les usines – qui fonctionnent désormais à l’électricité et n’ont plus besoin des puissantes rivières du nord – ferment. Dans le sud, les ouvriers sont payés encore moins cher, et pas besoin de déplacer le coton. Les moulins étaient le cœur des Little Canada, le cœur de ces villes ouvrieuses d’un siècle passé. Et, en retour, le sang qui faisait battre cette industrie, ç’avait été celui des travailleurs, Canadiens à plus de 60 %.

Jack vient au monde dans un quartier français en sursis situé dans une ville vieille et fatiguée. Voyez comme il la décrit dans La nuit est ma femme, un roman qu’il a écrit en français. Ici, Lowell est New Haven. Jack change toujours les noms.

« regarde New Haven » j’ai dit, et le voila, une grosse ville sale comme le bord des trackes, le ciel rose pardessu les tas d’charbon. « Voyons voyons », j’me disa. « pis l’autre soir j’rêva d’etre çi pis ça, une grosse balloone rose dans un ciel d’or, […]; regarde comme le vrai monde est ennuyant, pis sale, pis mélangez avec de la vapeur, pis les faces fatiquer du monde qui rend malade, de face d’écouragante de monde qui s’mange le cœur dans la douleur général – tout partout d’la marde gris entour de leu pieds.

Complainte déchirante, mais d’une autre eau que celle contenue dans cette ballade où l’autrice-compositrice-interprète Emilie Clepper confond volontairement l’écrivain et le fils, tous deux prénommés Jack.

À la même époque, le Québec sort tranquillement de sa noirceur. Jack ne connaît pas ses contemporains québécois : Paul-Émile Borduas, né en 1905, est un peu plus vieux que lui, mais Claude Gauvreau a à peu près son âge, de même que Gaston Miron, Pierre Perreault… et René Lévesque, né, comme lui, en 1922. Jack est complètement coupé de ce qui se passe au Québec. Au moment où ce groupe de jeunes gens de son âge signent le Refus global à Montréal, Jack sillonne les routes de l’Amérique. Sa modernité est américaine. Sa modernité, c’est Allen Ginsberg, William Burroughs, Timothy Leary et toute la compagnie de la Beat Generation dont il est, en quelque sorte, le fondateur involontaire. Toute une gang de bums que son père désapprouve et que mémère tolère.

Pour Jack, ses racines françaises sont celles des Anciens Canadiens. Un peuple né pour un petit pain… pour souffrir… Un couplet que Jack a maintes fois entendu si l’on en croit l’auteur et éditeur Victor-Lévy Beaulieu :

Quand les parents de Jack l’emmenaient chez l’oncle Mike – Voyez-les frapper à la porte, voyez Jack presser la grosse main d’Émile dans la sienne, voyez l’oncle Mike apparaître, la larme à l’œil – L’oncle Mike, une manière de vieux sage fou ou de prophète, met ses grandes palettes sur les épaules de Jack et lui tient d’étranges discours : « O mon pauvre Ti-Jean si tu sava tout le trouble et toutes les larmes epuis les pauvres envoyages de la tête au sein, pour la douleur, la grosse douleur, impossible de cette vie ou on s’trouve daumé à la mort – pourquoi, pourquoi, pourquoi – seulement pour sufrir, comme ton père Émil, comme ta tante Marie, pour rien mon gars, pour rien, mon enfant pauvre Ti-Jean, sais-tu mon âme que tu es destinez d’être un homme de grosses douleurs et talent, ça aidera jamais vivre ni mourir, tu vas souffrir comme les autres, plus4.

La famille, pour Jack, ça demeure fondamental. Même sur la route, même sur la go à Mexico, son lien avec ses racines est d’autant plus fort que la plupart sont coupées : mort le frère, mort le père. Et les origines québécoises qu’il n’a pas connues, ce fleuve si large qu’on dit « la mer »… Ces origines qui, constamment, reviennent le hanter… Mais entre 1947 et 1950, au moins pour un temps, il a une autre famille. Dans On the Road, les membres de sa famille s’appellent Dean, Marylou, Chad King, Carlo Marx…

4 Extraits de Victor-Lévy Beaulieu, Jack Kerouac, Essai-poulet, Montréal, Éditions du Jour, 1972, p. 44-45.

La Beat Generation

Le contexte (suite)

Jack conte sa vie. Tous ses personnages sont des gens qui ont existé :

Dean Moriarty

Neal Cassady

Carlo Marx

Allen Ginsberg

Chad King

Haldon « Hal » Chase

Sal Paradise

Jack Kerouac

Toute une bande, celle des Beats, aujourd’hui mythique. Mythifiés par la méthode de Jack, inspirée du jazz…

 

La prose spontanée : des éléments pivots5

Traduit par Jean-Marc Dalpé

Et (en alternance)

Croyances et techniques pour une prose moderne6

Traduit par Simon Brown

AMORCE : Fixer le sujet

Soit en le plaçant réellement devant nos yeux comme quand on se prépare à esquisser un paysage, ou une tasse de thé, ou un visage, soit en le fixant dans notre esprit pour servir d’objet-image particulier qu’on va esquisser à partir de nos souvenirs.

Trente règles pour une prose moderne!

1. Gribouillages, calepins secrets, pages tapées sans retenue, pour ta joie à toi

2. Ouvert·e à tout, soumis·e à tout, à l’écoute

3. Évite de te saouler en dehors de chez toi

4. Tombe en amour avec ta propre vie

5. Une chose que tu ressens vraiment va toujours trouver sa propre forme

6. Sois foufolle Saint-Niaiseux de l’esprit

7. Souffle aussi profond que tu peux et veux souffler

8. Écris ce qui te tente, sans fond, du fond de l’esprit

9. Les visions indicibles de l’individu

10. Pas de temps pour la poésie, juste du temps pour ce qui existe

FAÇON DE PROCÉDER : Une question de temps

La voie à suivre pour accéder à la pureté de la parole est liée au rythme, et la langue de l’esquisse doit donc couler sans interruption de la source dans ta tête où les mots-idées secrets et personnels apparaissent spontanément comme une improvisation de jazz.

11. Spasmes visionnaires qui frissonnent dans le torse

12. En transe obsession rêve fort à l’objet droit devant toi

13. Chasse toutes entraves littéraires, grammaticales, syntaxiques

14. Sois un vieux drogué du temps, comme Proust 

15. Raconte la vraie de vraie histoire du monde en monologue intérieur

MÉTHODE : Et la ponctuation?

Pas de point final pour séparer les phrases structurées qui sont déjà amplement saupoudrées de virgules mièvres souvent inutiles de faux points-virgules insipides – se servir plutôt des traits vigoureux qui ponctuent la respiration rhétorique comme quand un musicien de jazz se remplit les poumons entre des phrases improvisées – comme les décrit William Carlos Williams, ce sont « des pauses mesurées qui sont les bases de tout discours » « des écarts entre les sons qu’on entend dans la nature », « le rythme et comment il faut le noter ».

16. Le centre d’intérêt précieux écrin c’est l’œil dedans l’œil 

17. Écris pour toi et toi seul·e, tout en réminiscence et émerveillement

18. Travaille à partir de l’œil laconique, celui qui manque au milieu nageant dans la mer du langage

19. Accepte toujours la perte pour toujours

20. Crois ferme en les contours sacrés de la vie

REGARD CRITIQUE : À éviter

21. Force-toi à tracer le flux qui existe déjà en dedans

22. Pense pas aux mots dans tes pauses à moins de mieux voir l’image

23. Garde la trace de chaque date chaque jour qui ornemente ton matin

24. Aucune peur aucune honte dans ton expérience à toi, ton langage, ton savoir

25. Écris pour que le monde lise et voie tes images à toi du monde

RALENTISSEMENT EN CHEMIN : À éviter itou

26. Le film-livre c’est un film en mots, la forme visuelle américaine par excellence

27. Gloire au caractère, perdu dans la vaste tristesse de la solitude humaine 

28. Écris d’en dessous, sans retenue, indiscipliné, plus c’est fou, mieux c’est

29. Tu es tout le temps génie en tout temps

30. Auteur-réalisateur de films terrestres produits et parrainés au Paradis

AU CENTRE : Le lien émotif au sujet

Ne pas commencer avec une idée préconçue de ce qu’il faut dire, mais partir du cœur resplendissant de ta fascination pour le sujet quand tu te mets à écrire, et puis foncer en plongeant dans l’immensité océanique de la langue jusqu’au relâchement quand t’es rendu au bout et à boutte, oui jusqu’à l’épuisement – Ne réfléchit pas trop après coup sauf motivé par des impératifs poétiques ou encore pour des ajouts en mode Post Scriptum. NE JAMAIS réfléchir après coup pour « enjoliver » ou pour diluer les premières impulsions, car la meilleure écriture jaillit toujours des maux personnels tordus fuckés qu’on réussit à arracher à chaud de l’esprit berceau enveloppant et protecteur – fouille en toi pour faire jaillir ta chanson, la tienne – fouille ici et maintenant en suivant ton instinct – ta voie est la seule possible « bonne » ou « mauvaise » toujours honnête (risible ou ridicule), elle est aveu spontané, toujours intéressant, parce que pas « fabriqué » câlice.

 Le savoir-faire c’est savoir faire… ce qu’on sait déjà faire fa’que so why care.

5 Jack Kerouac, Essentials of Spontaneous Prose, Black Mountain Review, 1957.

6 Jack Kerouac, Belief & Technique For Modern Prose: List of Essentials, extrait d’une lettre à Donald Allen (écrite en 1958) publié dans Heaven & Other Poems, Grey Fox Press, 1977.

 

Le contexte (suite)

Toute une bande, celle des Beats, aujourd’hui mythique. Une bande que notre ami Victor-Lévy Beaulieu a aimé. Dans son livre Jack Kerouac : essai-poulet, il nous rappelle que pour les personnages de Jack, il faut « inventer une nouvelle Amérique – (Hallucinogène, poétique et jazzée)7 ». 

Dans On the Road, ce qui intéresse Jack ce sont « les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun ».

« En tapant à la machine On the Road, Jack est extrêmement fidèle à son enfance, au Petit Canada de Lowell où les premiers personnages qui l’ont ému s’appelaient Zaza, le vieux Destouches, la Poule Dupuis, son frère Gérard et sa tante Blanche et son oncle Mike – tous des fous ou des malades qui brûlaient la chandelle par ses deux bouts – Jack n’a pas cette démesure; il le sait (de sorte que se trouvant à créer un mouvement, il en est pratiquement à l’extérieur, comme il le dit dans une petite phrase presque égarée dans les quatre cents pages de son roman) :

 “… J’étais seulement quelqu’un d’autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d’un spectre” –

Ces mots lui viennent à l’esprit alors qu’il traverse pour la première fois l’Amérique, à la recherche de ses amis – Rémi Boncoeur, un Français avec qui il avait été à la petite école – Carlo Marx, trickster génial, intellectuel, poète mélancolique – Chad King, Tina Gray, Marylou (la fille à Dean), Roland Major (un autre « vieux copain de collège ») et, évidemment Dean – Belle bande de maboules capables de tout […] »8.

Une bande d’hommes, surtout. En ce qui avait trait aux femmes, il n’y avait de place dans le cœur de Jack que pour mémère. 

« Le cordon ombilical le liant à la Mère n’avait jamais été coupé, et il était un empêchement pour Jack à être enfin heureux – Les filles de Jack ne pouvaient rien contre cela […] – elles étaient caressées et animées, mais ce n’étaient pas elles que Jack adorait, mais la multiple image de sa Mère »9.

Jack n’est le fidèle témoin que de ses personnages masculins qu’il porte au rang de mythes. Pourtant, dans cette bande, il y avait des femmes. Et pas des moindres! 

Qui étaient-elles?

Qui sont les femmes des Beats? Qui était Carolyn Robinson, la seconde femme de Cassady? Qui était Joan Vollmer? Éduquée, Ginsberg l’a « matchée » avec William Burroughs parce qu’il considérait qu’elle était sa contrepartie féminine (camée et lettrée, peut-être). Cet acte cupidonesque aura de sombres répercussions puisqu’en 1951, à Mexico, alors que le couple jouait à Guillaume Tell, Burroughs met une balle dans la tête de Vollmer. Elle avait 28 ans.  

Qui sont les femmes Beats? Celles qui, comme les hommes, écrivent, mais que l’histoire (avec un petit ou un grand H?) a beaucoup moins retenues. Qui étaient Diane di Prima, Hettie Jones, Denise Levertov, Anne Waldman?

Qui était Lenore Kandel?

In the beginning… 

There was… 

Nothing.. Everything… 

Sometimes. 

Often… 

And me

So I started on the narrow road that led nowhere 

Screaming and howling and yelling, but I couldn’t stay where I was because that was disappearing rapidly (Lenore Kandel, A Passing Dragon)

7 Victor-Lévy Beaulieu, op. cit., p. 84.

8 Ibid., p. 85-86.

9 Victor-Lévy Beaulieu, op. cit., p. 169.

 

avalée, schéma et astrologie

Trois poèmes de Carol-Ann Belzil-Normand accompagnés d’une recherche et d’une réflexion menées en collaboration avec la dramaturge Hélène Bacquet

Let me out now please —

—Please let me in

THE LADY… – Elise Cowen1

Dans l’histoire de la littérature américaine, la Beat Generation est souvent associée à des figures masculines emblématiques. Pourtant, un pan essentiel de ce mouvement repose sur les voix puissantes et rebelles des femmes qui y ont pris part.

 

Souvent invisibilisées par leurs homologues masculins, les femmes de la Beat Generation portent la révolution, l’irrévérence, ainsi qu’une forme d’intimité singulière qui est exprimée avec une intensité rare dans leurs écrits. Cette constellation de voix issues du monde littéraire américain est un symbole de contestation envers la religion, la politique et le consumérisme de masse. J’adhère à la force brute de leur écriture, qui nous permet de célébrer une littérature affranchie de tout compromis. The Love Book (1966) de Lenore Kandel a été banni en raison de l’obscénité de son écriture, qui ne plaisait pas au public de l’époque. Kandel défie les normes de ses contemporain·es, tout comme les autrices Diane di Prima, Elise Cowen, et Joyce Johnson, qui insufflèrent à l’écriture Beat une perspective féministe déterminante.

 

À ce sujet, je me suis entretenue avec la dramaturge Hélène Bacquet2, qui a mené des recherches au printemps 2023 sur les femmes Beats pour le projet Kerouac, 100 ans sur la go du Nouveau Théâtre Expérimental à Montréal. Sa chronique, intitulée Personnages secondaires en hommage à l’œuvre éponyme de Joyce Johnson, a été lue et diffusée sur les ondes de la radio pirate CJAK. Lors de notre discussion, Hélène souligne à quel point ces autrices ont été marginalisées. D’une part, leurs voix sont entrées tardivement dans l’histoire littéraire; d’autre part, lorsqu’elles ont inspiré des personnages à leurs collègues masculins3, elles ont été réduites à des représentations stéréotypées. La réhabilitation de ces créatrices est donc capitale pour comprendre l’ampleur de leur contribution.

 

Joyce Johnson incarne parfaitement cette dynamique d’effacement. Bien qu’elle soit reconnue pour avoir écrit le premier roman signé par une femme Beat, sa marginalisation dans la postérité relève d’un effacement systémique des femmes dans les milieux artistiques. Dans l’histoire littéraire et la culture pop, elle a été reléguée trop souvent au rôle de compagne de Jack Kerouac. Pourtant, son œuvre permet l’émergence d’un contre-discours qui complexifie les représentations classiques du mouvement Beat, et plus particulièrement, de l’œuvre de Kerouac. Diane di Prima, quant à elle, a défié les normes sociales et littéraires de son époque en donnant forme à un féminisme audible et puissant. Elle a renoncé à l’université pour se consacrer à la vie de littéraire et d’activiste. Elle a participé à la fondation de la communauté littéraire The Floating Bear et elle a co-fondé le New York Poets Theater4. Très impliquée pour le droit à l’avortement, elle est l’une des figures les plus politiquement engagées du mouvement Beat. La poète Beat Elise Cowen a eu une vie marquée par une grande souffrance psychologique. Elle s’est suicidée en 1962, à 30 ans. Après sa mort, son œuvre est restée largement méconnue, notamment parce que sa famille a caché ses écrits pendant longtemps. C’est en 2014, à titre posthume, que ses poèmes ont été publiés, révélant son importance sur la scène littéraire Beat.

 

Les femmes Beats abordaient avec passion les thèmes comme la sexualité, la corporalité, l’engagement citoyen, la spiritualité et l’agentivité. Leur écriture dérange et ouvre des brèches dans l’histoire de la littérature. Elles ont inspiré ma pratique poétique qui s’inscrit en écho à ces voix féminines marginalisées et, plus particulièrement, à celle de Lenore Kandel, pour son érotisme subversif et son côté mystique.

 

Le poème avalée marque d’emblée une violence intériorisée qui renvoie à l’effacement historique des femmes dans les mouvements littéraires canoniques. Ce que j’avale dans ce poème devient la métaphore d’une révolte face à l’aliénation de l’intime et la dépossession du désir.

 

avalée5

 

j’avale

des allégories flat

construites depuis des siècles

par les mêmes personnes

 

j’aimerais fabriquer mes propres histoires

pour ne plus être soumise

aux récits des autres

 

je mange des restants

de bacon et d’incertitudes

d’un vers à l’autre

 

j’entends les miaulements du chat

luttant pour une litière saine

 

je comprends nettement

depuis longtemps

ce que je devrais faire

pour ouvrir mon cœur

 

un dragon m’assiste

me soufflant le feu

sur une chaise inconfortable

 

pour continuer

j’écoute

ce que je peux

 

je domine

les chiens sauvages

en route

vers un naufrage

 

chaque minute

un beat cosmique

 

sous une lumière céleste

j’erre vers un spectacle enragé

 

je défais ma mélancolie

je défie le passé

en incarnant la lune

 

Par ailleurs, ce que j’apprécie de l’œuvre de Lenore Kandel, ce n’est pas seulement sa volonté de transgression, mais sa manière d’écrire par le corps. Ainsi, l’écriture de schéma s’enracine dans une langue à travers laquelle je tente de traduire une intériorité indocile. Mon poème flirte avec la science-fiction et le rêve en incarnant des tensions entre le frivole et le cosmique. Il s’agit d’un manifeste minimaliste qui libère le langage des récits fondateurs patriarcaux en les décontextualisant.

 

schéma6

 

je prie pour le mythe

pour le tuer

 

je continue

là où ça casse

 

je bégaie

bouleversée

 

des choses simples

presque mélodiques

 

un pacte à transmettre

une trame

une brèche

une scène

une distance

une chanson

loin de l’ennemi

 

la résilience nous défie

à nous effacer

des promesses
me tordent

les rêves
sont des titres de film


un secret doux
en klingon

 

une fine poussière

de gelée extra-terrestre

sous la porte

 

En continuité avec Kandel, je cherche à faire surgir du corps une langue qui ne craint pas l’inconfort. Le bain devient un lieu de flottaison où le sublime rime avec le crime. Je convoque des images qui refusent la linéarité du récit. Je cherche à incarner une langue mouvante traversée par mes propres contradictions.

 

astrologie7

 

en spirale dans mon bain

je raconte des anecdotes

en vers et en proses

 

des dissertations flottent 

dans ma tête

 

je 

ne 

dors 

pas

 

une idée claire

arrive à sa propre faiblesse

 

des légendes règnent

dans un sac de chips

 

je crache du feu chorégraphique

au-delà du verglas newtonien

 

le sublime
est au crime
ce que le comique
est au délit

je suis scribe
des brumes


le cosmos
se confond avec ma chair

je 

ne 

dors 

pas

 

À la manière de Pénélope dans le roman The Penelopiad (2005) de Margaret Atwood8, Lenore Kandel, Elise Cowen, Diane di Prima et Joyce Johnson insufflent à la littérature Beat la possibilité de réécrire ses propres récits et de faire de la littérature un espace intime et révolutionnaire. Ces autrices proposent un décentrement du récit dominant par une polyphonie et une polysémie qui élargissent le champ des possibles. Martine Delvaux nous rappelle qu’« [a]ux filles on impose une histoire, ou une préhistoire, et donc aussi un avenir9 ». Alors, il demeure essentiel de mettre en lumière le caractère contraignant des récits normatifs et d’y redéfinir sans relâche le rôle des femmes, une démarche qui vise à construire un avenir choisi collectivement, plutôt que de se résigner à vivre dans un futur préfabriqué. Reprendre la parole depuis la marge, c’est inventer d’autres futurs. Il s’agit d’une manière de réaffirmer une continuité dans la lutte et un refus de rester dans l’ombre. Comme en fait mention Camille Froidevaux-Metterie : « restons résolue·es, ensemble, de continuer à parler, à dénoncer, à réclamer, parce que les punks ne meurent jamais10 ». Froidevaux-Metterie nous rappelle que la contestation ne s’épuise pas, elle circule, elle s’inscrit dans nos corps, dans les textes et dans chaque petit geste. Ces voix, longtemps oubliées, persistent au cœur d’une histoire qui les a trop souvent effacées.

1 Brenda Knight, Women of the Beat Generation: The Writers, Artists and Muses at the Heart of a Revolution, Berkeley, Conari Press, 1998, p. 165.

2 La conversation avec la dramaturge Hélène Bacquet a eu lieu lors d’une entrevue réalisée sur Zoom le 5 juin 2025.

3 Comme c’est le cas dans le film Pull my Daisy (1959) réalisé par Robert Frank et Alfred Leslie, qui met en scène Alice Neel et Delphine Seyrig, ou encore dans le roman de Jack Kerouac, Les anges vagabonds (1965), où l’on reconnaît Joyce Johnson sous les traits du personnage Alyce Newman.

4 Olivier Penot-Lacassagne (dir.), Beat Generation : L’inservitude volontaire, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 146.

5 Inspiré du poème «A Passing Dragon» de Lenore Kandel, Collected Poems of Lenore Kandel, Berkeley, North Atlantic Books, 2012, p. 97.

6 Inspiré du poème «Scarey Song» de Lenore Kandel, Collected Poems of Lenore Kandel, Berkeley, North Atlantic Books, 2012, p. 122.

7 Inspiré du poème «Horoscope» de Lenore Kandel, Collected Poems of Lenore Kandel, Berkeley, North Atlantic Books, 2012, p. 70.

8 Référence inspirée de la conversation avec la dramaturge Hélène Bacquet lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 5 juin 2025.

9 Martine Delvaux, Les filles en série : Des Barbies aux pussyriot, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2018 (r. 2021), p. 44.

10 Camille Froidevaux-Metterie, Patriarcat, la fin d’un monde, Paris, Éditions du Seuil, 2024, p. 45.

 

Inventaire socio-spirituel 1934-2023

Un poème Simon Brown d’après Diane di Prima

regarde

regarde ça 

un raisin sec dans le ciel

dans le ciel étoilé

un serpent qui serpente 

qui mange tout 

qui change tout en serpent en tête de serpent

entre lignes de piquetage poubelles lampadaires 

une poubelle dans le cœur 

un sabot dans la poubelle

un ciel dans le sabot 

un raisin sec dans le ciel étoilé

un cœur normal dans le raisin sec

un gros sabot dans le cœur normal

puis dans 

le gros sabot

un lampadaire mauve et très normal

puis au-dessus 

du lampadaire

un ange qui se venge en pellicule mangée par la machine molle de petites perforations partout partout débordant le cauchemar commun oubliant tout de suite au réveil  

20 lb de riz

20 lb de farine blé entier

10 lb de semoule de maïs

10 lb de haricots rouges 

5 lb de sel 

2 litres d’huile

quelques noix

quelques courges

quelques pommes

et un seul raisin sec 

dans le ciel étoilé

 

You were not there for the beginning. You will not be here in the end. Your knowledge of what is going on can only be superficial. 

William S. Burroughs, Naked Lunch

 

« La vie après la route » #byebyelaroute

Un poème d’Emilie Clepper

J’en ai vu des autoroutes, 

sillonnées des rues-clair-de-lune et fond-de-bouteille.  

J’en ai ri des blagues-de-minuit et j’en ai chanté des louanges-folie.  

J’ai couru dans les gares d’autocars après le jeune-temps-qui-s’enfuit et j’ai raconté

des histoires à des ex-détenus-papillons-aux-ailes-de-rouille.

J’ai bouffé des cœurs, j’ai pleuré des bouteilles vides, j’ai gerbé le mien aux quatre

coins de la Bible-Belt.

J’ai lancé ma misère dans le Mississippi pour qu’elle se perde dans le brun pâle du

golfe du Mexique empétrolé.

J’ai crié des mots-bouées à des étranges qui passaient par là.  

J’ai frenché des sirènes à Port Aransas pour ensuite me réveiller, maganée-au-bois-

dormant dans les semelles de mes bottes trempes.  

J’ai imploré les prophètes-interdits-errant-sur-le-speed et j’ai entendu leur vérité-

solitude.  

J’ai touché les mains de mon frère beaucoup trop frettes…

Les années ont passé, les coins de bar m’ont lassé, j’ai vu les visages de mes héros se

creuser de précipices irréversibles et pis là ça a cogné à ma porte, dans la salle de

bains d’une petite maison-soirée en Arizona, mine de rien : tout allait changer.  

One way ticket: #Bye bye la route

Bye bye les honky tonks 

Les saloons du désert

Bonjour l’hiver

La pelle 

Les nuits-minutes

Les couches

La sédentarité 

Maintenant, je regarde les oies-chanceuses passer comme si de rien n’était 

au-dessus

de mon toit 

En dessous duquel tu dors

Plein de rêves-doublés 

Ta nationalité tricotée 

Miroir-miroir 

Pis j’ai envie de m’excuser 

Mais je sais que toi aussi tu cours les autoroutes-illuminées 

Tu joues à saute-monde-monde

Tu dessines l’espace entre les étoiles

Tu pleures les fantômes-mirages-de-l’ouest

Tu t’endors au son du moteur-mother

J’ai touché les mains de mon frère beaucoup trop frettes…. mais j’ai aussi touché les

tiennes, mains-jour-nouveau-se-lève-sur-la-plaine.

 

Le contexte (suite)

Qui était LuAnne Henderson, la femme qui a inspiré le personnage de Marylou? La version française de l’encyclopédie Wikipedia lui consacre à peine quelques lignes. Si je résume, l’article dit qu’elle fut la première femme de Neil Cassady. LuAnne avait quinze ans lorsqu’ils se sont mariés, dix-sept lorsqu’ils ont divorcé. L’article dit aussi que Kerouac la trouvait belle, la qualifiant de « Golden Beauty ». Bien sûr, l’année et le lieu de naissance sont indiqués : 1930, Denver. Elle avait cinq ans de moins que Dean. Dans la version anglaise de Wikipedia qui, avec ses 6,5 M d’articles, en compte trois fois plus que la version française, on ne trouve rien sur LuAnne. 

Carolanne a essayé de se mettre dans la peau de Marylou en réécrivant de son point-de-vue les premières pages de On The Road.


Marylou

de Carolanne Foucher

J’ai relu On the Road en voulant rendre hommage à la fille de 16 ans que j’ai déjà été, celle qui trouvait Kerouac tellement cool, qui rêvait de partir elle aussi sur la route avec son kick dans sa Honda Civic. Mon rêve américain à moi. 

Le premier chapitre du roman introduit les personnages qu’on va suivre à peu près tout le long. Il y a Sal, le narrateur, qui est une version auto-fictionnelle à peine voilée de Kerouac lui-même. Il y aussi Dean Moriarty, son partenaire de voyage, lui aussi une version romancée d’un ami très proche de l’auteur : Neil Cassady.

…Then news came that Dean was out of reform school and was coming to New York for the first time; also there was talk that he had just married a girl called Marylou.

On y rencontre également Marylou, la petite amie de Dean. La personne qui a inspiré le personnage, c’est LuAnne Henderson. D’habitude, j’aime quand les livres cachent des indices, quand on peut s’amuser à discerner le vrai du faux. J’aime savoir que les personnages que je découvre ont été des vraies personnes, ont marché dans de vraies villes, des vraies road, même. Dans le cas de Marylou, par contre, il y a quelque chose d’un peu déprimant dans la manière dont elle est décrite, au même titre d’ailleurs que la plupart des autres femmes qui traversent le roman. C’est méprisant. À défaut de trouver un meilleur mot, voilà celui qui me revient le plus souvent : méprisant. J’ai trouvé ça difficile, comme constat. 

C’est ce constat qui m’a cependant donné envie d’écrire ce que vous lirez plus bas. Une version de On the Road, mais du point de vue de Marylou; une réappropriation féministe de LuAnne Henderson. Un petit clin d’œil à la Carolanne de 16 ans que j’ai été, qui a trippé sur On the Road, oui, mais qui aurait sûrement trippé plus si la description des femmes avait été un peu plus juste.

I went to the cold-water flat with the boys, and Dean came to the door in his shorts. Marylou was jumping off the couch; Dean had dispatched the occupant of the apartment to the kitchen, probably to make coffee, while he proceeded with his love problems, for to him sex was the one and only holy and important thing in life, although he had to sweat and curse to make a living and so on.

Ils ont sonné à la porte, y’était tellement tôt… c’est pas que c’était impoli, rien, c’est – en fait, oui, c’était impoli. J’avais encore les yeux ben collés, j’avais pas pris de café, j’étais couchée sur le lit avec Dean qui arrêtait pas d’essayer de me renlever mes sous-vêtements. On jouait, évidemment. On avait baisé déjà deux fois dans la matinée, j’avoue j’arrivais au bout de mon appétit sexuel, j’étais dégoulinante et limite irritée, mais j’étais intéressée de voir s’il pourrait me convaincre d’embarquer pour une ride supplémentaire. Mais bon, comme je disais : c’est à ce moment-là qu’ils ont sonné. Chad, Carlo, et Sal, que j’avais encore jamais rencontré à ce moment-là. Dean a envoyé notre coloc faire du café, puis je l’ai entendu accueillir les gars dans l’entrée. Il parlait de sexe. Wow, que je me suis dit, déjà. Il parlait du sexe avec moi, du sexe qu’on venait d’avoir, en fait. J’ai ricané, toujours étendue sur le lit, à moitié nue. J’ai ricané parce qu’il exagérait les faits. C’est souvent comme ça avec les hommes. Ils aiment dire qu’ils aiment le sexe, le plus souvent possible, au plus de monde possible. Moi, j’ai moins besoin de ça : quand je couche avec Dean, je sais que j’ai accès à une vulnérabilité vraiment précieuse. C’est pour ça que j’aime ça coucher avec. Je pourrais le briser juste avec un coup de hanche, un regard bien placé par-dessus mon épaule, une mèche savamment échappée de l’élastique. Il a beau parler du sexe comme de la seule chose « sainte et importante de l’existence », je pense qu’il mélange ça avec « la connection ». C’est ça, la seule chose sainte et importante.

Marylou was a pretty blonde with immense ringlets of hair like a sea of golden tresses; she sat there on the edge of the couch with her hands hanging in her lap and her smoky blue country eyes fixed in a wide stare because she was in an evil gray New York pad that she’d heard about back West, and waiting like a longbodied emaciated Modigliani surrealist woman in a serious room. But, outside of being a sweet little girl, she was awfully dumb and capable of doing horrible things. 

Je me suis assise dans le lit, pas tout à fait encore réveillée, étonnée d’entendre Dean parler aussi fort, aussi vite, aussi énergiquement. Dire qu’il y a à peine 3 minutes, il essayait de s’insérer en moi. J’ai enfilé mon peignoir et je me suis scannée dans le miroir en face. Même mon reflet sentait le sexe. Ça m’a fait rire. J’ai entendu des pas s’approcher. Dean venait me porter mon café : j’ai balayé une mèche blonde vers l’arrière en l’attendant, pis j’ai entendu. 

« T’as l’air d’un Modigliani. »

J’ai levé les yeux vers un gars accoté dans l’embrasure, les yeux rivés sur moi. C’était pas mon chum : mon chum sait pas c’est qui Modigliani. C’était celui que je connaissais pas encore : Sal, de son prénom.

J’ai dit « OK… merci? »

On s’est regardés longtemps. 

Il s’est retiré sans rien ajouter. J’ai pris un moment pour absorber l’absurdité de la situation : un gars venait de rentrer dans ma chambre, un gars que je connaissais pas, pour me dire que j’avais l’air d’un Modigliani. Particulier. 

That night we all drank beer and pulled wrists and talked till dawn, and in the morning, while we sat around dumbly smoking butts from ashtrays in the gray light of a gloomy day, Dean got up nervously, paced around, thinking, and decided the thing to do was to have Marylou make breakfast and sweep the floor. ‘In other words we’ve got to get on the ball, darling, what I’m saying, otherwise it’ll be fluctuating and lack of true knowledge or crystallization of our plans.’ 

J’ai rejoint les gars, qui non seulement avaient déjà chacun un café, mais une bière aussi. J’ai compris le message et je me suis servie exactement la même chose. On a jasé de tout et de rien pendant des heures, à baragouiner des affaires de plus en plus connes, de plus en plus méta, de plus en plus spirituelles. J’ai jeté un coup d’œil vers le cendrier plein à craquer de mégots. Selon mon analyse des déchets et des corps morts, ça devait faire au-delà de 20 heures qu’on était là, ensemble au salon, à fumer, à boire, à rire. Dean a suivi mon regard sur le cendrier et s’est levé d’un bond, tout à coup vraiment agité. Il a fait les cent pas dans le salon, comme s’il cherchait quelque chose, comme s’il cherchait une solution. Il s’est arrêté subitement, il m’a regardé, et il a dit « La chose à faire c’est que Marylou prépare le déjeuner et donne un coup de balai au plancher. »

Je l’ai regardé longtemps. Je me suis demandé s’il était sérieux. Je me suis rarement autant sentie comme une chose. Une chose qu’on peut accrocher au mur et décrocher quand on en a besoin, un objet, une chose à jeter, à disposer, une fille à déshabiller et à rhabiller quand il est temps de préparer le déjeuner ou balayer le plancher. 

La face m’a tombé. J’ai rien dit, de toute façon j’avais plus aucune envie d’être avec eux. Dean a renchéri pendant que je quittais vers la cuisine :

« Non, mais darling, c’est juste qu’on est dans un flow créatif, faut qu’on continue, là, sinon on va tomber dans une zone où y’a pu rien de bon qui se dit et nos projets meurent. »

 

Dean s’invite

Une scène entre Gabriel Samson I et Carolanne Foucher

Gabriel

J’ai lu pratiquement toute l’œuvre de Kerouac dans la dernière année, complètement absorbé, fasciné, dépassé par le bonhomme. 

Quand Carolanne a écrit sa relecture de On the road, j’ai trouvé ça crissement pertinent, pis ça m’a inspiré l’écriture du texte que vous allez entendre : Dean. Dans le fond, c’est aussi ma relecture du premier chapitre de On The Road, en prenant cette fois-ci le point de vue de Dean.

Carolanne

Scuse, hein? 

Gabriel

Heu… Ben, c’est ça, dans le fond, je suis parti de ton texte à toi, j’ai écrit le point de vue de l’autre personnage masculin. 

Carolanne

Hein?

Gabriel, pensant qu’elle n’a pas compris  

Y’a le narrateur, Sal, qui parle de Marylou…

Carolanne

… Que j’ai écrite, oui…

Gabriel

… Mais qui parle aussi de Dean, le meilleur ami du narrateur…

Carolanne

… Je le sais Gab, je l’ai lu, moi aussi, le livre.

Gabriel

Ben, c’est ça, j’ai écrit ma version de Dean, pour répondre à la version de ta Marylou.

C’est parti.

Je me suis réveillé un matin, comme chaque jour de ma vie, bandé comme un cheval. J’étais étourdi, confus, horrifié par la rêvasserie qui venait de se passer entre mes deux oreilles jusqu’au moment où j’ai ouvert mes yeux dans la réalité. C’était plus un cauchemar en fait.

Vertige. Chute libre. Vide. Plafond. Murs. Fenêtre. Lumière du jour. 

Je touche les draps de mon lit pour prendre le pouls, reconnecter avec la réalité. Alors que mes mains parcourent la couette pour esquisser le tangible, elles atterrissent sur Marylou. Je la caresse le plus simplement qui soit, elle rêve encore, elle. Elle est tangible, Marylou. Je prends conscience de mon sang qui converge vers mon érection puissante. Je colle mon bassin tendu contre Marylou. Mes mains esquissent le parcours de ses veines. Juste assez animées pour qu’elle puisse se réveiller, juste assez tendrement pour que ça ne semble pas volontaire. Furtivement, elle se tourne vers moi, me lance un sourire, s’assoit d’un mouvement sur mon corps laissant mon dos se reposer contre le matelas. Réciprocité de stimulation et tout ce qui s’ensuit, j’en ai oublié le mauvais rêve. Puis j’ai eu la chance de l’oublier à nouveau.

C’est alors qu’on s’apprêtait une fois de plus à imbiber les draps de notre sueur que j’ai entendu sonner dans l’entrée.

Carolanne

Attends là, ça marche pas pantoute. Qu’est-ce qu’on fait? Qu’est-ce que tu fais? 

Gabriel

Je lis la version de Dean. 

Carolanne

Non, mais… ça… ça change le propos de mon texte!

Gabriel

En quoi?

Carolanne

Le but c’est de redonner une voix à Marylou. 

Gabriel

… Ouais, 100 %? 

Carolanne

Ben oui, sauf que là, on… on la dilue? On n’a pas besoin d’avoir la version d’un dude de plus… c’est déjà ça le texte! Ce qui a motivé l’écriture de Marylou pour moi, c’est à quel point les femmes mentionnées sont… des accessoires, des objets, des balais. 

Proposer une version de Dean, ça passe complètement à côté de ce que j’essayais de faire. Ça change le sens de mon texte à moi. 

Long temps.

Gabriel

C’est câlicement nice ta réaction. Ça fonctionne avec ma démarche.

Carolanne

Ta « démarche »…?

Gabriel

Ma démarche étant : je me doutais bien qu’en écrivant un texte qui prend la posture de Dean, après avoir entendu le tien, je savais bien que ça allait te provoquer.

Carolanne

Me provoquer?

Gabriel

Ben, en tout cas, provoquer un rapport de malaise, de confrontation pis de remise en question. Pis c’est ça que ça fait : moi chu là pour respinner ton idée.

Carolanne

Respinner mon idée? Pourquoi tu respinnes pas les tiennes, à la place?

Gabriel

Ben, c’est comme un jeu de ping-pong, comme démarche, c’est le fun travailler ensemble.

Carolanne

On travaille zéro ensemble : tu ne m’inclus pas dans le processus. Tu fais juste genre… t’approprier une partie de ma création pis faire la tienne, sans m’inclure. Y’a pas de ping-pong.

Gabriel

Non, mais si je t’avais mise au courant de ma démarche, j’aurais pas pu avoir ta vraie réaction à mon texte, ta réaction live. Je voulais te confronter directement à ça. 

Carolanne

À quoi?

Gabriel

Au monologue d’un personnage masculin, pour qu’on en voit l’absurdité. C’était ça mon but, c’était pas… de donner la parole à un homme de plus.

Carolanne

Ben c’est quand même ça le résultat.

Gabriel, vivant une épiphanie

On vit la même situation en ce moment en fait.

Carolanne

Que…?

Gabriel

Une femme qui écrit un texte pour dire que les femmes sont pas bien représentées dans les œuvres de Kerouac trouve que son texte n’est pas bien représenté sur scène.

Carolanne

… 

Gabriel

C’est intéressant!!! C’est de l’esti de beau matériel créatif qu’on a là. C’est un peu comme si t’étais Marylou pis que moi je devenais Dean…

Carolanne

Attends : de « l’esti de beau matériel créatif »? Voyons Gab, c’est ma vraie vie. J’ai pas envie moi, de faire un parallèle entre Marylou pis moi, pis entre Dean pis toi. Crisse, ce texte-là a été publié en 1957, voir que notre take là-dessus ça serait « regardez comment les choses ont pas tant changées pis comment les femmes artistes ont encore besoin de crissement justifier leur présence dans l’espace public ». Qu’est-ce que ça dit, encore, que mon projet de Kerouac est carrément hacké par quelqu’un?!

Gabriel

Ben, c’était ça la commande.

Carolanne

La commande c’était pas… de donner notre vision personnelle de l’œuvre? Qu’est-ce que tu dis sur On the Road, qu’est-ce que tu dis sur Kerouac, en prenant mon extrait pour réécrire une version masculine?

Gabriel

Mais c’est exactement ça la création, on ne peut pas toujours savoir où ça mène : c’est juste que Caro, on est dans un flow créatif, faut qu’on continue, là, sinon on va tomber dans une zone où y’a pu rien de bon qui se dit et nos projets meurent.

Carolanne

Oh come on, ça a beau être ça la création, c’est pas ça le respect.

Kerouac

Hey, wô, calmez-vous…

Carolanne

OK, slaque, Kerouac. Ça te concerne pas.

J’ai pas envie, moi, de « l’art pour l’art » pis de créer des affaires sans réfléchir au sens. Je veux parler de quelque chose, creuser un filon, réfléchir, crisse! Ma take sur Kerouac c’est « où sont les femmes, tabarnaque? » pis ta réponse à ça c’est de reprendre ma démarche, de donner la version DUDE de mon texte et de dire que t’as écrit ça pour me provoquer?! Wtf. 

Kerouac

Hey guys…

Carolanne

Arrête Kerouac, c’est pu à propos de toi, je t’ai dit. 

Kerouac

THE SHOW’S ABOUT ME.

Carolanne

Oui, mais NON. Au final t’es un prétexte pour qu’on parle de nous, qu’on réfléchisse à nous, à notre take sur la littérature, la traduction, l’art, notre identité, nos valeurs, sur nos vies.

Kerouac

I just feel like… Qu’on est en train de s’éloigner du propos…

Carolanne

« S’éloigner du propos »? C’est quoi le propos? Qu’est-ce qu’on dit? Qu’est-ce qu’on veut dire, qu’est-ce qu’on défend, qu’est-ce qu’on lègue? C’est quoi qu’il voulait, Jean-Marc, au final? Se faire payer un voyage pan-canadien par le Conseil des arts du Canada? Y’a voulu attendre que l’œuvre de Kerouac soit libre de droits avant de starter le projet? Heille c’est nice ça, quel hommage.

Gabriel

Fait que c’est quoi, je peux pas lire mon texte?

Carolanne

Nope. Parle d’autre chose. Parle de toi, je sais pas, mais lâche mon projet.


Road kills

Un « road trip» de Gabriel Samson I

J’ai marché de Québec jusqu’à Percé 

Pas de pouce

Deux bâtons de marche

Pis un poème par jour

 

J’envoyais des photos de moi à ma mère

Pour la rassurer

 

Ça me donnait l’occasion de me prendre en photo

Ce que j’ai pas l’habitude de faire

Ça c’est ma face

À Montmagny 

 

Pis en poésie

De prendre des portraits de ce que je voyais

 

Dans le carnet

Parc urbain les modules identiques comme les quartiers les condos

Église new age les concessionnaires multiplient les fidèles

Voler à ras les chars à l’exception d’escapades à Fort Lauderdale

 

Noyade sucrée le McDo est voisin de la piscine municipale

Acheter local Normandin Couche-Tard IGA tous alignés sur le Boulevard Taché

Mal de vivre le dernier PFK avant la fin du monde

Plus de 800 km à pied

À suivre la 132

Pour se rendre jusqu’au boutte du Québec qui s’appelle littéralement le boutte du monde

Le seul véhicule dans lequel j’ai voyagé

C’est au départ le traversier Québec-Lévis

 

J’envoyais des photos à ma mère

Pis elle, elle m’envoyait des messages comme celui-là

Pour moi, ça voulait tout dire que le voyage soit jusqu’en Gaspésie

Pis écrire, chaque jour, c’était un exutoire

Trainer mon cahier, tout le temps en train de noter, comme Kerouac le faisait

Pis, j’tais habillé comme un bum, un beatnik

Mon père aurait dit « un p’tit criss de pouilleux »

Je faisais pas juste trainer Kerouac dans mon sac

J’amenais avec moi sa quête artistique existentielle

À la quête de la preuve de mes moyens

Le suicide de ma paresse

Le cristal qui enveloppe les roses

La tension excitante pendue à mes oreilles

 

De la crème des pensées et des vendanges

Des tremblements de terre      aux percussions mes bâtons de marche

Le rythme que j’imposais 

Mon troisième œil happait les chauffards qui me frôlaient

La texture que j’ai effleurée

L’épuisement du bout du monde

L’Islet-sur-Mer

Saint-Jean-Port-Joli

Saint-Roch-des-Aulnaies

Rivière-Ouelle

Kamouraska

 

Kerouac notait les villes comme les événements par lesquels il passait

En gardant en tête que de garder ça sur papier ça allait lui permettre de se regarder dans le futur

 

Dans le carnet

Quitter la chaudière les Appalaches

Le fleuve landscape les Port-Joliens 132 direction Montréal

Déjeuner au hot-dog pis se clancher un milkshake

Tout inclus d’artisanat pour oublier les Starbucks

Rimouski

Métis-sur-mer

Baie-des-sables

Saint-Ulric

Matane

Grosses-Roches

Les Méchins

 

Viens un moment ou t’accumules la distance

Les ampoules, la douleur au dos, aux épaules

Moi, avec cette marche-là, j’ai hypothéqué mes genoux pour le restant de ma vie 

Y’a un moment où c’est tellement physique

Que ça devient juste mental

Tu te rends compte que tu vas toujours avoir mal quelque part

Faque tu fais du millage dans ta tête



Quand j’étais jeune pis qu’on partait en Gaspésie

On faisait six heures de char avec mes parents

On arrêtait à la fromagerie à Trois-Pistoles

Pis on se rendait jusque chez Mononc’ Jacques

à Cap-Chat

 

Pendant ma marche

Ma mère a décidé de m’attendre dans cette maison-là justement

Elle m’a hébergé là où habite ma mémoire de la Gaspésie

Un après-midi de temps

On a dansé dans cuisine à Mononc’ Jacques en cuisinant des guedilles aux crevettes

On a chanté ensemble

Entre Matane et Bâton-Rouge d’Isabelle Boulay

Comme on le faisait quand on roulait en char pour se rendre à quelque part elle pis moi

 

Rendu à Cap-Chat

C’était comme si j’avais atteint ce qui fallait que je vive

Je me suis rendu à pied jusqu’à Cap-Chat

Y me restait encore 300 km jusqu’à Percé

Mais Percé ça voulait rien dire pour moi

J’avais ma job au terrain de jeu qui m’attendait à Lévis 

Pis un lift garanti pour y retourner avec ma mère

j’ai pleuré j’ai mouillé la manche de ton pyjama dans la cour de mon départ

les cheveux sans mon visage ne couvraient que le translucide

tu coulais aussi de me voir inondé.e à la surface

 

j’ai pleuré j’ai morvé contre le garde-fou dos à la rue d’où tu paquetais le char

Maman ramanche-moi

je regarde à terre aujourd’hui      parce que devant tu y’es pas

les dents oranges

la cible aux palettes

des siffleux qui ne demandent qu’à se faire tirer

Shooting range sur toute la longueur des berges gaspésiennes

les alvéoles éclatent d’hémorragies pulmonaires

le scrotum s’étire se fend sous le poids des compromis

les couilles s’évadent se startent une business de banques de sperme 

la liberté se pique une course pour puker aux toilettes 

se faisant tenir les cheveux par l’anarchie…

Le dernier clou dans mon cercueil      pour planter

Jusqu’à mon plexus solaire

Une inscription sur le couvercle scellé de mon espérance

« Ci-git le peu qu’il restait de Gabriel »

Sainte-Anne-des-Monts 

Mont-Louis 

Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine 

Grande-Vallée 

Rivière-au-Renard 

Gaspé

Coin-du-Banc

Percé

 

Kerouac s’est jamais rendu jusqu’à Québec

Kerouac s’est jamais rendu jusqu’au traversier

Kerouac s’est jamais rendu jusqu’aux archives

Kerouac s’est jamais rendu compte qui allait pas pouvoir écrire tout ce qu’il voulait

Kerouac s’est jamais rendu jusqu’au bout de son existence

Kerouac s’est jamais rendu.

 

JACK

 

J’ai besoin que tu me racontes ta vie

Connaître les erreurs à ne pas commettre

Savoir à quel moment je prends le flambeau

 

Quand est-ce que t’as changé ton nom, Jean-Louis Lebris?

 

Toi, c’est lequel ton roman préféré de toi?

 

Chercher où c’est qu’on va toute sa vie, c’est une question que tout le monde se pose, pourquoi tu l’as vécu comme la plus grande des fatalités?

 

C’est à quel moment où t’es passé de « vouloir devenir un grand écrivain » à « savoir que t’es un grand écrivain »?

 

Est-ce que ça en aura valu toute la peine accumulée?

 

Double road trip au Québec

Le contexte (suite)

Kerouac est venu deux fois au Québec. La même année, en 1967. La première, en mars, c’était pour l’interview au Sel de la semaine dont j’ai parlé. Jack pensait souvent au Québec, mais le Québec ne pensait jamais à lui. Du moins jusqu’au succès de Sur la route, la traduction par Gallimard de On the Road. Pourquoi est-ce qu’on aurait pensé à lui de toute façon, Franco-Américain mélangé dans sa gum? Est-ce qu’on se souvenait, dans ces années-là, qu’une bonne partie des Québécois était partie vivre aux États-Unis? Même là-bas, où on trouve partout des Laflamme, des Mercier, des Vermette, on a perdu jusqu’à la mémoire de la consonance française de ces noms.

 

Jack, lui, cherche les traces du sien sur les routes du Québec…

 

La deuxième fois qu’il s’est rendu au Québec, c’était en août de la même année. Il voulait aller à Rivière-du-Loup. Il est arrivé par le Maine. Il avait dans l’idée de retrouver les traces de ses ancêtres au Québec, de fouiller dans les archives de la paroisse pour trouver des traces de son nom de famille. Mais il a décidé d’aller prendre un verre avant…

 

Il ne s’est jamais rendu aux archives paroissiales. 

 

Après Rivière-du-Loup, Kerouac a longé le fleuve jusqu’à Lévis. Le projet c’était de prendre le traversier pour visiter Québec. Le bateau passait juste dans 15‑20 minutes faque y’a décidé d’aller prendre un verre avant, puis un autre, puis un autre… 

 

Il ne s’est jamais rendu de l’autre côté du fleuve.

 

À ce moment-là de sa vie, « [Jack] est devenu, sans trop bien s’en rendre compte, le pape des Beats – On the Road, ce gigantesque feu d’artifice, ne pouvait pas ne pas se retourner contre lui, dans une grande tentative de dévorement10. »

 

Le succès de Kerouac le fait tout à coup exister jusqu’au Québec – le pays de ses ancêtres, de ses parents –, mais nul n’est prophète en son pays, paraît-il. 

 

Tous ces Canadiens aspirés par la prospérité industrielle américaine ont peut-être quitté le cœur du Québec, mais le Québec n’a jamais quitté le cœur de Jack. Il songe même à acheter une maison là-bas pour y vivre avec mémère. Une sorte de retour aux origines. Mais quelque chose va se passer. Le spotlight montréalais – dans ce cas-ci une lumière typiquement radio-canadienne – ne va pas tant lui plaire…

10 Victor-Lévy Beaulieu, op. cit, p. 39.

 

Le sel de la semaine

Une interview réimaginée par Charles Fournier

Journaliste

Pour les Canadiens français qui vous connaissent, vous demeurez quand même, même si vous ne le voulez pas, un Franco-Américain. Vous êtes celui qui est né à Lowell, dans le Massachusetts, de parents canadiens-français. Et, avant de parler de votre carrière d’écrivain, et comment vous y êtes venu, nous aimerions savoir ce que, ce que c’était que l’enfance d’un Franco-Américain à Lowell. Comment ça s’est passé? Quelle sorte de famille vous aviez? Votre père, votre mère, votre frère, vos sœurs…

 

Jack : Pourquoi?

 

Journaliste : J’vous demande pardon?

 

Jack : Pourquoi tu veux savoir ça?

 

Journaliste : Euh… Eh bien… parce que les gens vous aiment et ils veulent en savoir un peu plus sur votre enfance, d’où vous venez…

 

Jack : C’tais pareil comme icitte, on t’ait pauvre pis on n’était pas chez nous.

 

Le public rit un peu en réponse à un regard complice du journaliste.

 

Journaliste : Qu’est-ce que faisait votre père?

 

Jack : Imprimeur

 

Journaliste : Il imprimait quoi?

 

Jack : Du papier, des petits papiers politiques.

 

Journaliste : Est-ce que votre père était né…?

 

Jack (interrompt) : Oui.

 

Rire du public. Jack est un peu gêné.

 

Journaliste : Je voulais dire quel est son nom compl…

 

Jack : … Léo-Alcide Kerouac.

 

Journaliste : Il est né dans la province de Québec?

 

Jack : Oui

 

Journaliste : Et votre mère? 

 

Le journaliste poursuit avant que Kerouac ne puisse répondre.

 

Journaliste : C’était une Lévesque, c’est ça?

 

Jack : Oui.

 

Journaliste : Et vous l’appelez Mémère.

 

Le public rit.

 

Jack : Son vra nom c’tait…

 

Journaliste : Vous aviez des frères, des sœurs? 

 

Silence. Jack fixe le journaliste. 

 

Jack : Oh come on man, you know that.

 

Le journaliste ne réagit pas. Jack commence à ressentir un léger malaise physique.

 

Jack : J’avais une sœur, Caroline, pis un frère Gérard. Sont toué deux morts.

 

Le public rit.

 

Jack : Quessé qui ont à rire?

 

Le journaliste enchaîne.

 

Journaliste : Dans votre premier livre The Town and the City, vous mettez en scène une famille qui vit dans un village que vous appelez Galloway.

 

Jack : Oui, c’est fictionnal ça, un arrangement fictionnal. J’avais pas une grosse famille comme ça. J’avais rien que deux siblings. 

 

Journaliste : Qui sont morts.

 

Jack : … Oui.

 

Journaliste : Ti-Jean et Tristessa.

 

Jack est confus. 

 

Jack : What?

 

Journaliste : Ce que vous racontez dans ce livre à propos de vos parents, c’est de la fiction?

 

Jack : Vérité. Mon père c’tait mon protecteur…

 

Journaliste : Il est mort.

 

Le public rit. 

On apporte une bière à Jack qui en prend une grande gorgée avant de répondre.

 

Jack : Oui.

 

Journaliste : Vous aviez quel âge?

 

Jack : 24.

 

Journaliste : Et votre mère vit encore, c’est-à-dire, vous vivez avec elle.

 

Jack : Oui, est vivante, oui. Est drôle comme un balai. A’me fait rire.

 

Il est de plus en plus mal à l’aise physiquement. Il boit de plus en plus.

 

Jack : A chante. (Il chante.) Assis avec mon ti-chien, c’est donc de valeur. (Au journaliste.) Me rappelle pas. (Il chante.) Mon doux, c’est donc de valeur.

 

Journaliste : Vous habitez chez votre mère?

 

Jack : Han?

 

Journaliste : Vous habitez chez votre mère… À 47 ans.

 

Jack : Yah, no, but… It’s her, à l’habite chez nous.

 

Journaliste : À 47 ans.

Temps. Jack a visiblement mal physiquement. Il ne tient plus en place sur sa chaise. Il prend une rasade de sa bière. 

Il reboit. Comme pour se réconforter, Jack se remet à chanter la chanson de sa mère.

 

Jack : Assis avec mon ti-chien, c’est donc d’valeur.

 

Journaliste : Votre quoi?

 

Le journaliste a un regard complice avec le public.

 

Jack : Ti-chien

 

Journaliste : Petit chien?

 

Jack : Ça j’ai dit.

 

Rire du public.

 

Journaliste : Ici on dit petit chien ou, au pire, p’tit chien.

 

Jack : Chien.

 

Rire du public.

 

Jack : C’est drôle?

Vous risez de moi quand j’parle

You don’t want my accent

Vous voulez j’mette le vôtre dans ma yeule

Sauf que vous êtes pas des prêtre pis j’suis pas Québécois

J’me mets à genoux devant parsonne

Vous essayez d’vous approprier mon franças

Comme que les anglais s’approprient mes œuvres.

Vous êtes pas fier que je sois un francophone d’Amérique

Vous voulez que je sois Québécois

You selfish pricks

Mais j’vous comprend

C’est vra qu’on se ressemble

You are nothing

Pis moi non plus

 

Journaliste : Voyons voyons, Monsieur Kerouac, reprenez-vous.

 

Jack : Aahh Shut up man

Shut up Kerouac!

Ta queule Kerouac!

Là c’est à propos de nous

À propos de moi!

Moi moi moi

Me me me

My my my 

Regardez-moi

Moi moi moi

Écoutez-moi

Moi moi moi

J’ai mal, je souffre, je fais pitié!!!

Tes deux parents sont médecins pis t’es sorti d’une école d’art pas de dettes, farme ta yeule!

Je l’vois dans vos faces que vos parents vous ont toujours dit que vous étiez bon pis ça m’énarve

I mean… Why are you doing this?

Mom!

Pourquoi vous faites un spectacle sur moi?

For art?

Comme dit l’autre, vous avez attendu 50 ans que les droits d’auteurs soient libres avant de l’écrire gang de mangeux de marde!

Anyway, ça doit pas être pour le français, vous faites plus d’anglicismes que moi quand vous parlez.

Moi j’pense que Kerouac

Kerouac y’est genre..

J’sens que Kerouac

Kerouac y’était

Kerouac y’a dit

Kerouac y pensait que

Why don’t you write your own shit and leave me alone

T’as écrit 3 poèmes dans ta vie and you think you are better than me.

La vérité, c’est que j’ai faim, j’ai mal pis j’vous haïs

La vérité, c’est que j’ai faim, j’ai mal pis j’m’haïs

Mom!

Moi j’faisais pas ça parce que ça sonnait ben, j’faisais ça parce que j’avais pas le choix, écrire.

Parce qu’au boutte de 45 jobs différentes j’me suis rendu compte que c’tait ça mon chemin

Que c’tais la seule affaire qui me donnat un break du monde comme vous.

c’tait ça mon chemin

Un break du monde

M’man! 

Mom

Mom

A chantait ma mère

My little sad song 

 

Je sais pas si j’écris parce que j’ai mal ou si j’ai mal parce que j’écris.

 

J’dis parce que, parce que vous arrêtez pas de me demander pourquoi.

 

In fact, j’sais rien. 

J’ai jamas rien su.

Pis chu tanné de chercher

Chu fatigué

J’ai mal

J’ai tout le temps mal

J’veux m’en aller d’icitte

J’m’en vas

J’ai pas traversé, mais j’ai fait le tour maman.

No more alcohol

No more pills

J’ai jamais trouvé la bonne

m’man!

Celle qui rend ça doux en d’dans

La bonne

No more Love

My love

I never found the one

Too bad

I am too bad

no more sex

Just an ass

Just an ass hole

Just me

M’man!

Mom…

Mémère!

I’m on the road now!

Finalement 

I’m done now

Finally 

I am

Moi

Je l’ai trouvé

I found the way mom!

I’m going home

enfin. 

CRÉDITS DE PUBLICATION

Direction littéraire et coordination de la publication : Simon Dumas et Audrey Girard

Révision et correction des textes : Virginie Chaloux-Gendron

Design et mise en page :

Copyright 2026
Éditions Rhizome

DÉJÀ PARUS AUX ÉDITIONS RHIZOME

P.O.M.M.E, collectif, 2012.

Nouvelles vagues, collectif, 2014. 

La chute du piano, Virginie Barreteau et Simon Dumas, 2014.

Les duos transatlantiques, collectif, 2016.

images invisibles, collectif, 2014.

Fade out suivi de Le langage est un matériau, Simon Dumas, 2014.

Les oracles, Martine Delvaux et Catrine Godin, 2017.

Les voix du vivant, collectif, 2018.

Solyvène tagramé, Bertrand Pérignon, 2020.

Standon, Pascal Leclercq, 2020.

De la virtualité, collectif, 2022.

Dans l’architecture, Chantal Neveu et Nicolas Tardy, 2022.

L’île inventée, Christiane Vadnais, 2022.

Contes des estuaires, collectif, 2022.

Chœur(s) – machine à presences poétiques, 2024.

Jane Ar, 2026.