Planification stratégique de Rhizome pour les années 2023 à 2028
Gilles Deleuze : « Les mots ne sont pas des outils ; mais on donne aux enfants du langage, des plumes et des cahiers, comme on donne des pelles et des pioches aux ouvriers. »
Le langage n’est pas un matériau comme les autres. Il n’existe pas sans les personnes qui le parlent. Il faut des gens qui parlent, se parlent, pour dire des choses triviales, essentielles, inutiles, salvatrices ou utilitaires. Ce sont des échanges, une façon de partager le monde, de faire l’expérience de son environnement « ensemble ». Même lorsqu’on est seul, le langage nous sort de l’isolement. Et l’écriture, lorsqu’elle se fait geste artistique, engage nécessairement cet aspect collectif du langage. C’est pourquoi la littérature — entendue comme objet d’art dont le matériau est le langage — est nécessairement engagée.
Mais pour qu’elle le soit, il faut se placer dans un rapport non-utilitaire au langage. Cela implique de l’aborder comme matériau et non comme matériel. La nuance est la suivante : si le matériel désigne l’ensemble des outils (matériel agraire, informatique, etc.), le matériau est quant à lui la matière avec laquelle on crée quelque chose.
C’est donc en tant que matériau artistique que Rhizome s’intéresse au langage. Le plus souvent, les artistes qui travaillent ce matériau produisent des livres. Cependant, il existe d’autres formes, qu’elles soient vivantes (oralité, performance, etc.) médiatiques (vidéo, audio) ou encore numériques. Par ailleurs, tous les livres n’ont pas le statut d’œuvres d’art. Il y a les manuels d’instruction, les livres de recettes, de croissance personnelle, etc. Ces livres ont pour but de véhiculer des informations ou des idées. Le langage y est un outil permettant au livre de remplir sa fonction communicationnelle. C’est pourquoi nous pensons que l’habituelle confusion des termes entre « livre » et « littérature » est erronée.
Notre mandat, c’est de fabriquer de l’art à partir du matériau langage en le destinant à d’autres formes que le livre. Ce mandat ne s’inscrit pas contre le livre. Au contraire, nous l’aimons et nous en produisons. Le livre est un support résilient, une trace durable. Les éditions Rhizome sont nées pour garder une trace des textes inédits qui ont été écrits pour l’une ou l’autre de nos productions.
Il s’agit d’un mandat de recherche et création en arts littéraires,c’est-à-dire que nous explorons le potentiel artistique du langage en expérimentant avec les diverses formes (sur les divers supports) que peut prendre cette expression. Trois actions principales gouvernent la façon que nous avons de nous acquitter de ce mandat :
1) susciter, créer ou accompagner des démarches artistiques de recherche et de création dont le matériau d’expression est le langage (peu importe la langue);
2) encourager les écrivaines et les écrivains qui le désirent à s’engager dans un processus collaboratif interdisciplinaire de création et les accompagner tout au long de ce processus;
3) encourager les artistes d’autres disciplines, le temps d’un projet, à mettre en jeu le langage dans leur propre création, de même qu’à collaborer avec des artistes dont c’est la matériau d’expression.
4) favoriser la diversité des voix et des perspectives dans nos projets en offrant des opportunités de création à des artistes issus de tous les horizons et en privilégiant des démarches qui mettent en valeur la pluralité des expériences et des identités.
Puis produire, coproduire, stimuler, valoriser et faire rayonner les créations qui en émergent.
« Je est un autre » disait Rimbaud. Par cette phrase célèbre, le poète évoquait la part étrangère en chacun. Le travail du poète est d’explorer cette part d’ombre— d’autres disent subconsciente — par l’exercice de l’écriture. Cependant, il nous semble que le langage déborde les limites de l’individualité et que, pour l’artiste littéraire, « Je » n’est pas seulement « un autre », mais aussi « les autres », la multitude.
Car le langage est un véhicule charriant l’expérience que les générations successives de locuteurs ont eu du réel. Usant d’emphases, d’hyperboles ou de métaphores, chacun y a laissé sa trace. Le langage est un matériau culturel et vivant qui conserve l’écho de celles et ceux qui, avant nous, ont pris la parole. Il est également perméable aux autres langues qu’il côtoie : l’anglais, le créole, l’arabe — pour n’utiliser que ces quelques exemples — ont toutes laissé leur marque dans la langue actuelle et continue de le faire aujourd’hui. N’opérant pas de jugement de valeur, le langage est modelé tant par la poésie des siècles passés que par le patriarcat et le colonialisme. Il a, en outre, souvent été manipulé pour devenir un outil de pouvoir. Aujourd’hui, peut-être, plus que jamais.
C’est pourquoi, persuadés que nous sommes qu’un rapport non-utilitaire au langage implique, par extension, un rapport non-utilitaire aux autres, nous appuyons entièrement la mission de Rhizome sur un principe de rencontre. Écrire de la littérature est déjà une rencontre entre l’expérience personnelle de l’artiste littéraire et l’expérience collective qui est charriée par le langage. Cette rencontre initiatique de l’écriture se fait généralement dans la solitude. Notre mission est de briser cette solitude en proposant à l’écrivain, le temps d’un projet, une démarche alternative de création basée sur un mouvement vers l’Autre.
C’est dans cet esprit que Rhizome place l’Autre au cœur de sa démarche artistique en orientant nos actions vers l’inclusivité, la bienveillance et la lutte contre les discriminations. Il s’agit pour nous de créer un espace où chaque voix, chaque récit, chaque perspective, aussi marginale soit-elle, trouve sa place.
Ainsi, au sein de nos projets, nous œuvrons à favoriser une pluralité de récits, de cultures et de parcours, en veillant à ce que les voix les plus souvent réduites au silence puissent se faire entendre. Nous croyons que l’art et la littérature doivent questionner les structures de pouvoir, déconstruire les injustices et ouvrir des voies vers une société plus équitable. À travers nos collaborations, nos rencontres et nos créations, nous cherchons à déconstruire les hiérarchies invisibles qui fractionnent notre monde : celles du genre, de l’origine, de la classe sociale et de toutes les formes d’exclusion.
Pour ce faire, nous adoptons une approche de création radicalement ouverte, qui ne se contente pas de célébrer la diversité, mais qui s’efforce de l’intégrer pleinement dans la structure même de nos projets. Nous cultivons un espace de bienveillance où les différences sont non seulement respectées mais aussi valorisées comme sources d’enrichissement mutuel. Ce processus nécessite une écoute active, une remise en question constante de nos propres pratiques et une ouverture au changement.
Notre mission nous engage à être un lieu d’ouverture, d’innovation et de solidarité.
Vous pouvez consulter la planification stratégique 2023-2028 de Rhizome ici.
Rhizome est soutenu à la mission par le Conseil des arts et des lettres du Québec, le Conseil des arts du Canada et la Ville de Québec.