
Blaise Ndala a d’abord été un nom qui bourdonnait dans ma sphère littéraire. Un nom avec un pied en Ontario — qui se promenait un peu partout au pays — et un autre qui se cheminait de mieux en mieux à l’international. Puis son nom s’est fait un peu plus insistant avec une persistante suggestion d’amitié sur Facebook. Ladite suggestion s’est mise à comporter, avec le temps, un nombre grandissant d’amis en commun. Il reste que c’est du moment où il a été invité à Moncton pour un événement littéraire que j’ai cédé à l’idée de lui faire la grande demande de notre ère connectée : « veux-tu être mon ami »?
J’ai alors vu se multiplier les publications sur les réseaux où Blaise se positionnait sur nombre d’enjeux allant de la littérature à l’actualité à la politique à une solidarité avec des populations minoritaires (sans égard à la langue, à l’orientation sexuelle, la race ou le sexe) du monde d’aujourd’hui. À travers ses interventions, je découvrais quelqu’un avec qui j’avais envie d’échanger afin de mieux saisir le fond de sa pensée. Ça m’a incité au jeu de la correspondance.
On n’a jamais arrêté de communiquer depuis. Derrière l’homme littéraire à la réputation enviable, l’homme érudit et généreux avec qui j’ai passé nombre d’heures et de mots à discuter de tout et de rien, avant de finalement me plonger dans son œuvre. Et quelle plongée ça a été!
Faut savoir que j’ai lu Blaise en retard et dans le désordre. Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d’Encrier, 2017), titre puissant s’il en est un, a profondément marqué mon début d’année 2022. Je ne suis pas sorti indemne de ce chassé-croisé de vies et de personnages où victimes, coupables, torts et raisons s’entremêlent au fil des pages, où l’humain et l’inhumain se substituent, une bulle livresque où l’ambition encourage la cohabitation constante entre ce que l’on a de plus beau et de plus laid. Un gagnant du Combat national des livres de Radio-Canada bien mérité qui continue de m’habiter, quatre ans plus tard.
Du moment où j’ai terminé ce livre, j’ai voulu connaître le reste. Ça a d’abord été J’irai danser sur la tombe de Senghor (Éditions L’Interligne, 2013), son premier, qui nous plonge dans la vie d’un musicien qui quitte son Zaïre rural pour se rendre à Kinshasa. Tout ça se passe en marge de la venue de MohammedMohamed Ali pour le légendaire Rumble in the Jungle et déploie une remarquable traversée, sa première tentative avec l’uchronie romanesque. C’est un roman des plus réussis qui a aussi la promesse de l’œuvre en devenir. C’est aussi à travers ce livre que je commence à saisir l’importance de la musique dans l’écriture de Blaise, lui qui, de livres en livres, multiplie les clins d’œil à cet art de l’oreille et du corps. Intérêt qui se concrétise aussi alors qu’il termine ses jours-ci la direction d’un recueil de nouvelles sur Franco Luambo Makiadi (dit Grand-Maître), mythique artiste de la rumba congolaise. Ce livre sera par ailleurs publié simultanément au Togo (Éditions Continent) et en RDC (Éditions Nzoï) dans les temps à venir.
Arrive finalement Dans le ventre du Congo (Le Seuil en Europe, Mémoire d’Encrier au Canada, Vallesse Éditions en Côte d’Ivoire, 2021), qui poursuit son exploration de l’uchronie. J’y retrouve tous les éléments qui me plaisent dans son écriture. Blaise me le confirmera plus tard, mais c’est aussi avec ce livre que je sens réellement qu’une Œuvre consciente est en train de se construire et de s’imposer. Sans forcément qu’il y ait pour autant une formule, on sent qu’il y a un savoir, une conscience dans l’acte d’écrire qui bonifie chacune des pages. C’est aussi son premier livre qui est sorti simultanément sur les trois continents où il a vécu. Je souligne les prestigieux prix Ivoire et Ahmadou Kourouma qui le couronnent, confirment à mon sens l’appréciation de sa plume à l’international.
Un ami m’a dit un jour de Blaise qu’il semblait complètement inapte au small talk. Ce n’était ni une qualité ni un défaut, simplement un constat. Cette remarque m’a rapidement fait réaliser que sans pouvoir être tout à fait d’accord avec lui, je n’arrivais pas pour autant à le contredire, puisque dès nos premiers échanges, les sujets aussi variés qu’intenses, allant du sort du monde à des questions de droits d’auteur en passant par des questions plus ou moins pointues sur des œuvres d’ici et d’ailleurs ont tout de suite teinté nos échanges. Certes, on prend le temps d’échanger sur nos familles, le bien-être de l’un et de l’autre, mais on peut également se plonger directement dans un événement qui fait les manchettes, un débat politique, une question de fond, sans passer par les politesses d’usage. On ne s’en formalise pas. C’est le sujet du moment.
À travers nos échanges, j’ai découvert que son parcours de vie comprenait une série d’expériences qui pouvaient facilement équivaloir à l’existence de plusieurs hommes. C’est que Blaise a multiplié les passages entre les villes, les pays et les continents avant de choisir l’Ontario français comme lieu d’ancrage pour l’écriture. Juriste, écrivain, papa, passionné de sports, de littérature, d’Histoire, de foot (le vrai, pas l’américain), les intérêts et les jalons du parcours de Blaise regorgent de surprises. La liste de ce qui l’a construit a beau être impressionnante, ce n’est pas pour autant quelque chose qu’il place à l’avant-plan de nos échanges. C’est plus quelque chose « qui arrive » dans la discussion, comme un mystère qui se déplie au fil d’un roman riche de péripéties. Ce qui m’amène à dire que c’est quelqu’un qui, sans renier pour autant son passé, s’attarde beaucoup plus au présent.
Un des premiers sujets dans lesquels on s’est plongés, et duquel on reparle assez régulièrement, c’est notre allergie commune aux pièges réducteurs des cases identitaires avec lesquels d’autres nous définissent. Le perpétuel défi, lorsqu’on est considéré comme provenant d’une minorité, est de devenir le minoritaire de service, la voix prétexte, ou pire, qu’on nous affuble d’une étiquette à laquelle on ne correspond pas sans qu’on ait quelque chose à y dire.
Le danger est réel. C’est que les « nous » avec lesquels on tente parfois de nous cerner deviennent souvent une façon de nous isoler. Ces « nous » peuvent aussi nous faire porter des identités auxquelles on ne s’identifie peu, ou pas, ou même servir afin de discréditer une part de notre propos, ou le teinter d’une intention qui nous est étrangère. Ni lui ni moi n’avons d’idées arrêtées sur ces questions épineuses. Au contraire, on souhaite embrasser aussi large que possible. chacune des nuances de nous-mêmes, dans la vie comme dans la création. Apprendre à maitriser la traversée du fil de fer d’un parcours littéraire sans jamais tomber du côté de la beige culture dite universelle ou du ghetto des cultures dites mineures.
Heureusement, nos conversations sont loin de se limiter aux seuls enjeux identitaires. Blaise, qui est passé par le théâtre avant de se tourner vers la littérature, aime autant, sinon plus, parler de l’Histoire (compte tenu de la majuscule, appelons-la la Grande Histoire, celle qu’on enseigne avec plein de trous dans les manuels scolaires) et des histoires (celles qu’on qualifie d’anecdotiques, celles qui ne se retrouvent pas dans les manuels, qui se transmettent d’une personne à une autre avant de, parfois, si on est chanceux, trouver leur place dans un livre). Cet amour du mot sous ses deux formes (H et h) le mène régulièrement à chercher, puis à dénicher, comme peu de gens y arrivent, des points de vue sur ce qu’on nous a présenté comme des faits qui, plus souvent qu’on aimerait l’admettre, ont volontairement été rayés du récit transmis. Il donne ainsi à son œuvre une remarquable capacité de braquer des lumières sur des voix qu’on a tenues au silence, tout en réussissant, de mon point de vue, le tour de force de ne jamais tomber pas dans la facilité du pointage du doigt ou de la typique dynamique binaire « victime/coupable » sans nuance.
Si vous suivez Blaise sur les réseaux sociaux, vous trouverez dans ses publications une formidable bibliothèque d’œuvres classiques ou contemporaines d’un répertoire trop souvent négligé au Canada. Sami Tchak, Hemley Boum, Emmanuel Dongala, Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem, Sony Labou Tansi — j’en passe beaucoup — sont des auteurs qui me sont parvenus à travers lui et qui ne me quittent plus. Il est aussi de ceux qui appellent les œuvres des autres dans son œuvre. Il ne le fait jamais, à mon sens, pour les namedropper, mais plutôt comme un écho, une trace, un clin d’œil, une invitation à rencontrer une forme de famille.
Il a fallu près d’un an après nos premiers échanges sur les réseaux sociaux pour que Blaise et moi nous nous voyions en vrai. Ça a aussi été l’occasion de rencontrer son fils, Arnaud Zola, et son épouse Pascale, qui, je l’ai appris, était acadienne d’origine. Depuis, je me plais d’ailleurs à affubler Blaise depuis du titre « d’acadien par alliance » quand je souhaite le taquiner.
C’est pendant notre premier face-à-face qu’il m’évoque sa découverte de la mythique émission Parle Parle Jase Jase (alias PPJJ) de la station communautaire CJSE. Il m’explique son choc culturel initial, sa compréhension qu’il se passe quelque chose entre l’animateur, l’intervenant et les citoyens qui appellent en direct en ondes tous les jours. Il dit saisir qu’il se passe quelque chose d’important sur le plan social, pour lequel il s’empresse d’interroger sa compagne afin de comprendre le phénomène. Et je ris, puisque Parle Parle Jase Jase, pour moi, existe comme une évidence. À travers son regard neuf, je découvre que cette émission et son contenu peuvent être déroutants, fascinants, intrigants. C’est aussi par ce genre d’anecdotes que notre amitié se poursuit au-delà des pages.
Notre relation se développe depuis sur de nombreux fronts. On commente nos manuscrits en chantier, on se croise dans plusieurs villes, on se partage des lectures qu’on trouve importantes (ou pas), on commente la Coupe du monde de la FIFA (pour le pire plus que le meilleur), etc. Il nous arrive aussi de se retrouver ensemble sur des tables rondes ou des émissions de radio. Au printemps dernier, j’ai même eu à l’interviewer trois fois : pour un article, un dîner littéraire ainsi qu’une capsule vidéo. J’avoue que ça a été un rôle particulier à occuper avec un ami, même si au final je considère que chacun des exercices a été des plus heureux.
J’en profite pour revenir ici sur le livre qui a généré cette série d’entretiens entre nous : L’équation avant la nuit, son roman paru en 2025. C’est certainement le livre de Blaise que je connais le mieux. Celui dans lequel je vois le mieux aussi tous les éléments des livres précédents que j’apprécie de son univers. Sa plus audacieuse et sa plus ambitieuse zone grise où la trahison, le mensonge, l’Histoire et les histoires s’imbriquent avec minutie pour rajouter un pont dans la fresque qui nous lie aux événements de la Seconde Guerre mondiale. Sans oublier non plus une touche de réalisme magique dans une scène où on ne sait plus départager le rêve du réel et qui donne un beau relief au récit. Une lecture qu’on peut qualifier d’exigeante, en autant que le terme soit heureux.
Je ne me prêterai toutefois pas ici au jeu des comparaisons d’un livre à l’autre. L’idée, c’est bien de lire. Et je dirais même de tout lire! Je vous partage les coulisses de cette amitié littéraire, car je suis heureux de cet accès privilégié que vous aurez, grâce à Avez-vous lu…?, à cet intarissable passionné des livres, des lettres, de l’Histoire et des histoires.
Blaise fait partie de ces rares plumes que j’envie toujours aux gens de rencontrer une première fois. Et je souhaite à tous le même bouleversement interne que j’ai vécu en posant les yeux sur ses mots. Et de poursuivre avec le même bonheur renouvelé que moi la découverte de cette œuvre en constante évolution.